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La Belgique est-elle capable de faire face à l’histoire ?

Au cours de l’année écoulée, on a assisté à une sorte de lent retour vers le passé, souvent à contrecœur et superficiel, de la part des anciennes puissances coloniales. Le gouvernement allemand a présenté ses excuses pour le génocide perpétré contre les peuples Herero et Nama en Namibie. Le gouvernement et le parlement français ont promis de restituer un nombre limité d’œuvres d’art, et les musées du Royaume-Uni, des Pays-Bas et d’Allemagne ont pris des mesures similaires. Tout cela suit d’autres initiatives prises au courant de ces dernières années. Comme celle du Royaume-Uni qui, en 2013, a présenté des excuses officielles, ainsi que des réparations d’environ 31 millions de dollars, pour la torture et les abus commis contre les Kényans pendant les années 50.

Un débat similaire a éclaté en Belgique, à la suite du meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis (Etats-Unis) en mai 2020, après une grande mobilisation des activistes de Black Lives Matter en Belgique en juin 2020, et avant le 60e anniversaire de l’indépendance du Congo. Des statues du roi Léopold II ont été retirées à Gand, Bruxelles, Anvers, Mons et Louvain (au moins une dizaine de statues restent); le roi Philippe, descendant du roi Léopold, a écrit une lettre au président congolais, exprimant ses « regrets profonds pour les blessures du passé ». Pour un pays où la bande dessinée raciste « Tintin au Congo » se trouve encore dans de nombreuses salles de classe et où de nombreuses rues portent encore le nom de fonctionnaires coloniaux et du roi Léopold II, il s’agit d’une prise de conscience tardive et partielle. 

Mais la manière dont le débat a été structuré a largement exclu les principales victimes de ces abus : le peuple congolais. Même la lettre du roi Philippe était adressée au président Tshisekedi, et non à ses 90 millions de concitoyens. Alors que les organisations de la diaspora, qui travaillent souvent aux côtés ou sous la bannière des manifestations de Black Lives Matter, ont fait preuve d’un activisme fervent, les débats publics et dans les médias se sont généralement limités à la Belgique. 

Une commission politique et politisée

La Commission spéciale mise en place par le Parlement pour examiner le passé colonial de la Belgique en est un exemple. Créée en juin 2020, cette commission de 17 parlementaires a été chargée de l’énorme tâche d’évaluer l’impact du colonialisme belge sur le Rwanda, le Burundi et la RD Congo et de proposer des recommandations concernant la « réconciliation » (comme si il y avait des abus commis de tous les côtés, entre la Belgique et ses anciennes colonies), l’accès à l’information et le retrait ou la contextualisation des monuments et symboles historiques. Par contre, le mot ‘réparation’ est absent de la résolution. 

La commission est une affaire parlementaire, inscrite dans et limitée par les dynamiques politiques belges. En Belgique le passé colonial est vu d’une façon très différente par les différents acteurs et partis politiques. On peut s’attendre à ce que le résultat final de la commission soit un compromis d’un processus hautement politisé entre ses différents acteurs. Ce ne sont certainement pas les intérêts des Congolais qui vont guider cette démarche. 

La commission s’appuie sur un collège d’experts qui sont chargés de soumettre un rapport. Mais comme il s’agit d’une commission politique, chaque parti politique a donc pu nommer ses représentants, sans aucune consultation officielle en Belgique ou au Congo. 

Des controverses ont rapidement éclaté au sujet de certains de ces experts. Il n’y a que deux membres d’origine congolaise–le professeur Zana Mathieu Etambala, qui a passé la plupart de sa vie en Belgique; et le professeur Elikia M’Bokolo, qui a fait parler de lui en 2018 quand il a rejoint la coalition FCC de Joseph Kabila, juste avant les élections. L’une de ses membres Belges, d’origine rwandaise, Laure Uwase, appartient aussi à l’association Jambo Asbl, qui a sympathisé avec des organisations militantes de la diaspora hutue rwandaise. Un groupe d’historiens congolais et belges a écrit une lettre pour protester contre la composition du collège d’experts, déclarant : « Il nous paraît étrange que, contrairement au projet initialement prévu, la commission ait amalgamé des historiens de la question coloniale à des avocats, des représentants d’associations de la diaspora congolaise ou d’institutions chargées de questions sociales contemporaines ». 

Depuis que la commission a commencé ses travaux, il n’y a eu que peu de consultation ou de sensibilisation du public belge ou congolais. L’approche adoptée par le Parlement, qui a rédigé le mandat de la commission, était dictée d’en haut, apparemment afin de maintenir le contrôle du processus. La commission n’a pas non plus demandé au public de soumettre des propositions, des notes d’orientation ou des déclarations. En partie à cause des restrictions de voyage dues à la Covid-19 et des restrictions budgétaires et les exigences pour le 1er rapport, les experts de la commission ont largement effectué des recherches sur dossier. En fait, l’idée était de commencer par ce genre d’étude et des discussions à huis clos, pour possiblement ouvrir à des consultants plus larges dans une phase ultérieure.  

L’impossibilité d’une justice rendue par les anciens colons 

Cette approche discrète a permis au travail de passer largement inaperçu au Congo. Hormis la lettre d’historiens mentionnée ci-dessus, les médias congolais n’ont fait que quelques rares mentions de son travail. Comme l’écrit le professeur Aymar Bisoka, « l’absence de la victime [est] cachée par la domination du bourreau-justicier ». 

Pour certains chercheurs et militants, il pourrait s’agir d’une occasion manquée. Tracy Bibo – Tansia, une écrivaine et politologue qui a suivi de près les travaux de la commission, voit l’impact de la colonisation dans toute la société congolaise, dans les conditions matérielles de la population, mais aussi dans les domaines psychologiques et spirituels. « Le gouvernement ici devrait prendre les devants, le président pourrait convoquer une conférence sur la question, pour attirer l’attention du public. Les partis politiques devraient en parler ». 

Le groupe des experts a maintenant soumis son rapport; la commission parlementaire décidera les étapes suivantes. Selon des sources proches de la commission, des consultations publiques pourraient alors avoir lieu au cours de cette deuxième phase. Le danger, cependant, est que sans une pression publique significative en Belgique et au Congo, la commission évitera de remettre en question l’apathie et l’ignorance généralisées qui entourent le passé colonial en Belgique. Des sujets controversés tels que les réparations pour le pillage des esclaves et des richesses – pas mentionné dans la résolution -, la restitution des objets culturels et une révision approfondie des cours d’histoire pourraient être éludés ou étouffés dans l’œuf. 

Il ne faut peut-être pas placer trop d’espoir dans la commission ; il est possible qu’on se trouve devant une aporie. Comme le conclut Bisoka, l’idée même que nous attendons la justice de l’ancienne métropole coloniale est déplacée et reproduit l’indignité et la soumission. « En effet, c’est seulement lorsque la victime n’est pas un humain que le bourreau peut se permettre de devenir justicier. C’est seulement lorsqu’il est pris dans un narcissisme et une toute-puissance névrotique qu’il peut convoquer des commissions pour statuer sur son propre crime ».

Mais si Bisoka a raison, il y a un besoin encore plus grand d’un véritable projet de réécriture de l’histoire et d’exigence de justice pour les torts du passé, mais cette fois sous l’impulsion et la direction des Congolais eux-mêmes.