Éruption du Nyiragongo : comment l’État répond à la catastrophe naturelle

L’éruption du Nyiragongo du 22 mai a pris tout le monde de court. Face à la catastrophe naturelle, l’État congolais tente d’articuler une stratégie de réponse. Non sans difficulté.

Célestin Kasereka Mahinda n’a probablement pas fermé l’œil de la nuit. Le samedi 22 mai, en début de soirée, vers 19 heures locales, le volcan Nyiragongo est entré en éruption sans que l’Observatoire volcanologique de Goma (OVG), dont il est le directeur scientifique, n’ait alerté la population de Goma. Daté du 11 mai, le dernier bulletin de ce centre de recherche chargé principalement de la surveillance des volcans Nyiragongo et Nyamulagira dans la partie est de la RDC, indiquait tout de même que « les deux volcans [étaient] très actifs et particulièrement le Nyiragongo où il s’observ[ait] quelques séismes hybrides sporadiques dans son champ ». Le document précisait aussitôt que « cette activité n’affect[ait] pas encore les zones habitées ». Recommandations de l’OVG : « attention particulière de surveillance » et maintien du niveau d’alerte jaune, c’est-à-dire vigilance.

Pourtant, le jour de l’éruption, tout le monde est pris de court, y compris l’administration militaire, mise en place dans le cadre de l’état de siège en cours dans le Nord-Kivu. Il n’y aurait pas eu de signes précurseurs, selon le gouvernement à Kinshasa. « C’est vraiment un fait nouveau », insiste son porte-parole, Patrick Muyaya. À la différence de l’éruption de 2002, « il n’y a pas eu une forte sismicité au début », confirme sur radio Okapi le vulcanologue Dario Tedesco. En conséquence, déboussolé et privé de financements depuis sept mois à cause notamment de soupçons de corruption et de détournement en son sein, l’OVG n’a rien vu venir ou presque. Dans tous les cas, « ce qui se passe ici, c’est qu’on a eu une éruption qui n’a pas prévenu. Donc, ces capacités de surveillance et ces problèmes de financement n’ont rien à voir avec le fait qu’on n’a pas pu détecter l’éruption. Le volcan n’a absolument pas prévenu. Il n’y a aucun signal qui a pu nous dire, “attention, quelque chose va changer” », nuance le volcanologue Bénoît Smets.

Les balbutiements de la réponse

Malgré tout, dans la soirée, après une réunion de crise autour du Premier ministre Sama Lukonde, Kinshasa annonce l’activation du « plan de contingence », mais il n’en dit pas plus. Quelques heures plus tôt, lorsqu’il a pris la parole, le général Constant Ndima non plus ne s’était étendu sur le sujet. Le gouverneur militaire s’était contenté d’inviter la population à suivre « les orientations du service provincial de la protection civile selon le plan de contingence en vigueur ». En filigrane, des habitants de la « zone rouge », ceux dont les maisons se trouvent sur le tracé de la coulée de lave de 2002, étaient priés d’évacuer. Mais pour aller où ?

À ces premières heures de l’après éruption, la gestion de la crise qui se profile balbutie. Les itinéraires d’évacuation prévus par le plan de contingence en question ne sont pas clairement communiqués aux concernés. D’ailleurs, personne ne sait exactement ce que dit le plan et personne n’en rappelle ne serait-ce que les grandes lignes. Alors, c’est la panique générale dans la ville : des milliers de personnes traversent vers le Rwanda, d’autres décident de se diriger vers le territoire de Masisi, à l’ouest de la ville.

Après l’éruption de 2002, un plan de contingence voit le jour entre « 2009 – 2010 », selon Dario Tedesco qui dit avoir travaillé sur le document notamment avec des experts de l’OVG, de l’Union européenne et de l’UNOPS, bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets. Selon plusieurs sources concordantes à Goma consultées par le GEC, des campagnes de sensibilisation autour du plan de contingence recommandaient de privilégier trois axes d’évacuation, en cas de nouvelle éruption volcanique : à l’ouest, vers Sake ou Mushaki, ou à l’est, vers Rubavu, au Rwanda. D’autres parlent même du Mont Goma. La mise à jour du document était au menu d’un atelier, organisé début mars 2017, entre les différents partenaires et les représentants de l’État : ministère de l’Intérieur, OVG, Monusco, Ocha, Unicef, OMS, Banque mondiale, PAM, Croix-Rouge, Direction de la gestion des risques et catastrophes du Rwanda. 

Le plan de contingence dépassé

Mais depuis, aucune trace de cette mise à jour. La Goma de 2002 n’est pourtant plus la même ville aujourd’hui. Sa population estimée à l’époque à quelque 400 000 habitants serait aujourd’hui autour de 800 000 habitants. L’agglomération, sa périphérie comprise, s’est également agrandie, avec des zones habitées de plus en plus proches du volcan. C’est pourquoi un plan de contingence ou d’évacuation en cas d’éruption doit toujours être régulièrement mis à jour pour l’adapter aux nouvelles conditions. À titre illustratif, dans la province voisine du Sud-Kivu, le plan de contingence en situation des catastrophes naturelles et accidents majeurs, mis en place en juillet 2013, n’était valable que pour une période de six mois et devrait être mis à jour dès février 2014. 

Il n’est donc pas sûr que la délégation ministérielle, dépêchée à Goma et conduite finalement par le Dr Jean-Jacques Mbungani, ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévention, ait suivi scrupuleusement ce plan de contingence lorsqu’elle s’est attelée à essayer d’apporter quelques réponses ponctuelles aux problèmes et besoins humanitaires de la population sinistrée. Certains de ses membres ont supervisé par exemple des travaux du déblaiement des tronçons rendus impraticables par la lave, d’autres sont allés déposer des médicaments à des centres de santé. Quid de l’armée ? De la police ? Des services de la protection civile du Nord-Kivu ? Ont-ils vraiment pris des dispositions nécessaires pendant et après l’éruption, en termes d’assistance et de protection adéquate à la population affectée, d’identification des besoins immédiats, et de sécurité ? Au vu de témoignages et images des sinistrés partagés notamment sur les réseaux sociaux, la réponse ne semble guère affirmative.

Lorsqu’il ordonne, au milieu de la nuit du 26 au 27 mai, aux habitants de dix quartiers de Goma (Majengo, Mabanga Nord, Mabanga Sud, Virunga, Bujovu, Murara, Kahembe, Mikeno, Mapendo et Les Volcans) d’évacuer, le gouverneur Constant Ndima ne mentionne pas non plus un quelconque plan de contingence. « En prévision d’[une] éventuelle catastrophe et en accord avec les scientifiques volcanologues, nous avons pris la décision de délocaliser la population des quartiers précités vers la cité de Sake », recommande alors l’autorité provinciale, remettant la coordination de l’évacuation aux humanitaires. Là aussi, dans la pratique, chacun fera à sa guise. D’autant que d’autres voix, notamment certains ministres dépêchés sur place, encourageront plutôt les personnes concernées à emprunter la route de Rutshuru. Preuve des difficultés d’accompagnement des pouvoirs publics : ils sont nombreux, parmi des milliers d’habitants de Goma sinistrés, à s’être déplacés à pied pour fuir le danger annoncé. Dans une note technique adressée au gouvernement, le 25 mai, l’OVG faisait état de trois scénarios alarmants d’une possible nouvelle éruption du Nyiragongo sur son flanc sud, voire d’une éruption limnique.

Le nécessaire plan de prévention des risques naturels

Dans ces conditions, il apparaît superfétatoire de se référer à un plan qui serait déjà dépassé. Entre les lignes, le ministre Patrick Muyaya le reconnaît d’ailleurs dans un de ses nombreux points de presse consacrés à la gestion gouvernementale de l’éruption du Nyiragongo. « Qu’il s’agisse de renforcement des moyens de secours, de prévention, d’alerte ou de protection, nous devons impérativement réfléchir au renforcement de la prévention des risques naturels sur le plan national », suggère en effet le porte-parole du gouvernement.

Mais qui est chargé de la coordination de la réponse du gouvernement ? Sur le papier, la législation congolaise a institué depuis le 11 septembre 1996 un conseil ou direction de protection civile, rattaché au ministère de l’Intérieur et chargé entre autres « d’élaborer et de faire appliquer une stratégie et un plan d’action dynamique et de gestion des catastrophes survenues ou susceptibles de survenir » dans le pays. Il se pose plutôt aujourd’hui la question des ressources à la fois humaines, matérielles et financières mises à la disposition de cet organisme public.

D’autant qu’à côté, depuis le dialogue intercongolais de Sun City du début des années 2000, la création d’un ministère chargé des affaires humanitaires a été également actée, laissant transparaître une certaine concurrence d’attributions avec la Protection civile. Dans le gouvernement Sama Lukonde, le poste est occupé par Modeste Mutinga qui est également en charge des actions sociales et de la solidarité nationale. Mais, le 28 mai, lors du conseil des ministres, Félix Tshisekedi, chef de l’État, a pour sa part « formulé le voeu de voir le gouvernement créer un véritable service public de protection civile et de prévention des catastrophes naturelles ».

Ces balbutiements de la réponse à la catastrophe en cours à Goma offrent sans doute une opportunité aux gouvernants, mais aussi à leurs partenaires, de repenser tout le dispositif de contingence tant au niveau local que national. Ceci passerait également par des réflexions autour des mesures et actions courageuses à prendre : l’interdiction de reconstruire sur des zones plusieurs fois sinistrées par exemple, à défaut de déplacer la ville. Encore faudrait-il avoir la volonté politique de faire bouger les lignes.