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Une question aux évêques

Camp Luka, l’un des quartiers populaires de la banlieue ouest de la capitale congolaise, lundi 19 décembre 2016. Des policiers en armes se confient à un groupe de jeunes. « Si nous versons dans la brutalité, c’est pour vous pousser à la révolte afin que les choses changent dans ce pays mais vous ne nous comprenez toujours pas ».

Vendredi 23 décembre 2016, Luanda. Georges Chikoti, ministre angolais des affaires étrangères, annonce le retrait de la coopération militaire de son pays en RDC. Les analystes interprètent aussitôt ce développement comme un lâchage en règle de Kinshasa par celui qui a longtemps été son soutien le plus sûr dans la région, le président Edouardo dos Santos.

Deux faits apparemment isolés mais qui se rejoignent dans la même logique du contexte de la fin du deuxième et dernier mandat de Joseph Kabila négociée par les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo, Cenco. L’aboutissement est espéré pour le 30 décembre avec la conclusion d’un accord en bonne et due forme. Avec comme principaux axes : une transition d’une année, des élections organisées fin 2017, libération des figures emblématiques de l’opposition via une commission de hauts magistrats, mise en place d’un mécanisme de suivi de l’application de l’accord. La primature ainsi que la restructuration de la Ceni étaient encore à négocier.

Depuis Mobutu, on savait certes que les forces de sécurité congolaises avaient leur loyauté au bout de la langue. Ce qu’on savait moins en revanche, c’était qu’à la faveur de la contestation en rapport avec la fin du second et dernier mandat de Joseph Kabila, elles avaient aussi tendance à reproduire des cellules visant clairement le changement de régime. Une thèse récemment validée par la confiscation d’armes dont été victimes plusieurs unités ainsi que le recrutement de mercenaires étrangers, mais aussi par les bruits sur les fissures ou le malaise au sein de la grande muette, certains officiers se sentant marginalisés et même humiliés.

Les deux faits viennent en tout cas donner un relief particulier à l’actualité politique en RD Congo. Les négociations qui se déroulent sous l’égide de la Cenco ne sont, en effet, que l’habillage de la fin d’un régime lâché aussi bien par sa population que par ses partenaires traditionnels, fin au demeurant actée par toutes les chancelleries et dont, paradoxalement, le dernier souffle tiendrait aux maladresses dont la Cenco se rendrait éventuellement responsable en évaluant mal le rapport des forces en présence.

Invention américaine, la stratégie de la « boule de feu » consiste, sur un théâtre d’opération, à inonder la cible avec un déluge de feu pour la paralyser et l’empêcher de se mouvoir. Force est de noter qu’au moment où le Rassemblement ainsi que d’autres forces de l’opposition et de la société civile maintenaient la pression sur le terrain, sur la scène extérieure, le rouleau compresseur américain passait à la vitesse supérieure avec des sanctions ciblées, rapidement imitées par l’Union Européenne dans le souci d’asphyxier totalement Kinshasa.

L’arme de destruction massive a sans doute été le rapport d’enquête de l’agence américaine Bloomberg sur la fortune de la famille du chef de l’Etat congolais. Bien plus qu’avec les panama papers, le scandale Och-Ziff ou encore les 800 millions de dollars de royalties de la Gécamines versés à Dan Gertler, Joseph Kabila se trouve brusquement au cœur d’une véritable tourmente, isolé, exposé, fragilisé comme rarement un chef d’Etat, en tout cas obligé de s’expliquer sur les origines d’une fortune aussi immense, ainsi que sur les ressorts, pour ne pas dire les complicités tant internes qu’extérieures qui ont servi à la bâtir et, souvent, à la dissimuler dans des paradis fiscaux.

Alors question à la Cenco : obligé de se justifier devant l’opinion tant nationale qu’internationale, Joseph Kabila jouit-il d’une quelconque excuse, dispose-t-il encore des ressources morales pour être en mesure de dicter les règles du jeu et imposer la conduite à suivre ? Va-t-on le laisser faire ou quelqu’un prendra-t-il le courage de lui rappeler le seuil à ne pas dépasser pour son propre bien et celui de la RD Congo ?

C’est, évidemment, la question de la limite morale lorsqu’on exerce une fonction publique aussi importante. En RD Congo, il a existé une formule qui obligeait le candidat président de la république assermenté à « n’entreprendre aucune action contraire à l’honneur et à la dignité de (ses) fonctions ». En attendant la réponse, on peut d’ici là se contenter de la ligne rouge que le cardinal Monsengwo Pasinya s’est empressé de tracer, dans son message de Noël, en interpellant aussi bien le pouvoir qui s’accroche que les évêques qui tiennent à jeter absolument des passerelles, au risque que la recherche du compromis passe pour la compromission.

«Le fait de prendre le pouvoir par les armes ne justifie pas qu’on ne puisse le quitter que par les armes. Il est révolu le temps où l’on prenait le pouvoir par les armes ; il est révolu le temps où l’on cherchait à conserver le pouvoir par les armes, en tuant son peuple, ces jeunes qui ne réclament que leurs droits de vivre un peu plus dignement», a martelé Mosengwo. Avant de lancer l’avertissement « qu’ils rendront compte devant le Seigneur, de la souffrance qu’ils imposent aux autres, en fermant leurs yeux face à la misère du peuple ». Et d’ajouter : « prenons garde car qui tue par l’épée, périra par l’épée».

Insistant sur le fait que la paix de Noël exclut les assassinats, les tueries, la violence, Monsengwo a poursuivi en ces termes : « La paix de Noël implique la justice, l’amour, la vérité, sans lesquels on s’expose à des mécontentements, des frustrations, des troubles sinon à des émeutes, contraires à l’harmonie sociale, indispensable à la réconciliation ».

Question : jusqu’à quel point cette frontière morale peut-elle se concilier avec les exigences de Joseph Kabila et les concessions que seraient tentés de lui faire les évêques ?