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Un imbroglio tragi-comique

« Bafoués, piétinés ». Le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya n’a pas eu sa langue dans sa poche à l’occasion de son message de pâques aux Congolais. L’archevêque de Kinshasa a vigoureusement dénoncé les conditions inhumaines dans lesquelles vivent ses compatriotes, fustigeant le manque de vérité et de justice, la confusion, l’obscurité et le désespoir.

Un message qui arrive pratiquement une semaine après celui de l’Eglise anglicane pour laquelle «il faut libérer la RDC prise en otage». Laurent Monsengwo a invité les Congolais à ne pas se laisser envahir par le fatalisme, estimant qu’au plus profond de la nuit, l’aurore pointe déjà à l’horizon, avant d’exhorter le peuple congolais à garder l’espoir.

Un espoir qui reste pourtant à inventer, tant il est vrai que les acteurs politiques, toutes tendances confondues,  ont toujours difficile à se mettre d’accord sur les termes de l’équation congolaise mais aussi sur la qualité des accompagnateurs. Après la levée des boucliers des autorités congolaises contre les positions respectives de l’Union Européenne, de la France et de la Belgique à la désignation de Bruno Tshibala comme premier ministre, le Rassemblement de l’Opposition s’est à son tour senti obligé d’attaquer le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies accusé de partialité pour avoir «pris acte » de la nomination de l’ancien secrétaire général adjoint de l’Udps à la primature, et donc de vouloir passer par pertes et profits la résolution 2348 du conseil de sécurité de l’ONU. Maman Sidikou a été gravement fragilisé dans son rôle d’accompagnateur et son impartialité publiquement remise en question pour qu’il soit encore en mesure de jouer pleinement un rôle vraiment central, à travers la Monusco,  dans la mise en œuvre de l’accord global et inclusif du 31 décembre 2016.

Assurément, ceci  ne devrait pas constituer un simple détail à balayer d’un revers de la main lorsque le représentant de l’instance onusienne se retrouve contesté, en dépit des efforts qui ont été engagés dimanche dernier pour enterrer le différend. Il faut espérer que les blessures, de part et d’autre, n’ont pas été profondes. D’autant qu’aux dernières nouvelles, certains membres du Rassemblement n’excluaient pas une réflexion à la fois sur la nécessité pour Félix Tshisekedi de se détacher des attraits de la primature au profit d’un autre membre du regroupement, privant du coup Joseph Kabila de l’un des leviers dont il se se sert pour bloquer la mise en œuvre de l’accord de la St Sylvestre, mais aussi de se concentrer sur la succession de son père à l’Udps et la réorganisation du parti en prévision des élections. L’accueil spontané que lui a réservé la population à son retour la semaine dernière a joué un rôle d’accélérateur dans l’amorce de cette réflexion.

Cela étant, on peut par ailleurs se demander  à juste titre si la confusion, le manque de justice et de vérité dénoncé par Laurent Monsengwo, bref la crise n’est pas délibérément entretenue. Des commentateurs se sont interrogés tout au long de la semaine dernière pourquoi et comment il a fallu huit mois, depuis l’assassinat en août dernier du Grand chef coutumier Kamuina Nsapu, après tant de massacres à grande échelle et de violations massives des droits de l’homme, pour que le gouvernement se rende enfin compte que le phénomène Kamuina Nsapu était en réalité une création de quelques fous du roi, qui avaient délibérément entrepris d’usurper les droits de la famille régnante pour les besoins de leur propre confort politique et que ce comportement méritait d’être lourdement sanctionné. On est évidemment tenté de croire que dans leur logique, la mort, la désolation et le mensonge étaient le moindre prix à payer avant que les uns et les autres se rendent enfin compte qu’ils étaient engagés dans la voie du suicide collectif, et qu’en revanche l’apaisement serait tributaire de la vérité, de la reconnaissance du droit de la famille Kamuina Nsapu à désigner le successeur du Grand Chef tué dans une opération de rétablissement de l’ordre qui n’aurait jamais dû être, au cours de laquelle l’usage disproportionné de la force a dangereusement déstabilisé la paix sociale.

Force est malheureusement de constater que le phénomène Kamuina Nsapu a dérapé, au point qu’aujourd’hui, contrairement aux apparences, le retour de la paix ressemble bizarrement à un  permis de «nettoyer » les territoires meurtris, ou de couvrir les opérations d’épuration ethnique engagées par certains politiciens dans des territoires, comme Tshikapa, dans le Kasaï central, où les populations Tshokwe et Pende coalisées ont entrepris de tuer et chasser celles d’expression lubaphone ! Du coup on peut se demander à quoi servira l’appel au calme lancé par le successeur désigné de Kamuina Nsapu, Jacques Kabeya Ntumba et qui l’appliquera, loin de sa juridiction dans le territoire de Dibaya, au sein des populations sur lesquelles il n’a aucune autorité.

Laurent Monsengwo a donc raison de fustiger le mensonge comme méthode de gouvernance. La dernière preuve en date, cette affaire du passeport biométrique révélée par une enquête de l’agence britannique Reuters et qui est venue confirmer le pillage des ressources dont la RDC a si grandement besoin pour son développement. Un passeport qui se vend à 185 dollars américains là où il aurait dû en coûter 65 sinon moins, pendant que près de 120 dollars vont directement dans les poches de quelques individus installés dans les cercles du pouvoir.

Après les scandales Och Ziff, Panama Papers ou encore celui des 70 sociétés supposées appartenir à des proches de la famille biologique du chef de l’Etat congolais, selon une autre enquête de l’agence américaine Bloomberg, difficile de ne pas croire, non pas que la maffia s’est installée au cœur du pouvoir congolais, mais que l’Etat congolais lui-même est devenu maffieux, pompant et pillant ses propres ressources au bénéfice de ceux qui ont en charge le développement du pays. De Moïse Ekanga à Emmanuel Adrupiako, d’Albert Karaziwan à Makolo wa Ngoy alias Wangoi, de l’ancien ministre des Affaires Etrangères Raymond Tshibanda à son collègue des finances Yav Mulang, des noms ont été cités. De Semlex à LRPS, des sociétés ont été dénoncées,  des adresses livrées. Mais la justice congolaise, le parquet général en tête, si prompt à se saisir des opposants, des militants des droits de l’homme et des journalistes pour leurs opinions, se tait dans toutes les langues devant un cas pourtant flagrant. Des sommes pillées ont été estimées et des chiffres livrés à l’opinion, mais les Congolais en général, la classe politique en particulier, n’ont même pas la capacité de protester, de s’indigner, d’exiger des comptes !

En lieu et place de cette indignation, on a plutôt vu le vice-ministre en charge des Congolais de l’Etranger, Emmanuel Ilunga, se fendre d’une plaidoirie plutôt pathétique, genre «on nous en veut toujours » lorsque notre pays veut décoller. Oubliant que c’est depuis 16 ans que les Congolais attendent les signes d’un décollage qui a pris les allures d’une descente aux enfers.

Jean KENGE MUKENGESHAYI