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Tshisekedi – Kabila : la bataille autour des services de sécurité aura-t-elle lieu en RDC ?

Ces dernières semaines, la tension est montée de nouveau d’un cran entre le président Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, son successeur. Le contrôle des services de sécurité n’est pas étranger à cette nouvelle bataille qui se profile. Décryptage.

Des Kinois l’ont aperçu au volant de sa nouvelle Nissan GTR. C’était le 8 mars. À chacune de ses rares sorties, Joseph Kabila se fait remarquer. Des badauds l’applaudissent, d’autres lui demandent des selfies qui se retrouvent plus tard sur les réseaux sociaux. « Alors, de quoi a-t-il peur ? Tout prouve que nous garantissons sa sécurité d’ancien président : Joseph Kabila est bien un homme libre de ses mouvements dans la ville de Kinshasa et dans l’ensemble du pays », veut d’emblée rassurer un très proche collaborateur de Félix Tshisekedi, chef de l’État congolais.

Souffle pourtant, ces dernières semaines, comme un parfum de suspicion mutuelle entre le président et son prédécesseur. Mais, on the record, tout va bien. En tout cas « officiellement », nous répond, plutôt réservé sur le sujet, Vidiye Tshimanga, conseiller spécial de Félix Tshisekedi en charge des questions stratégiques. Micro ouvert, impossible d’en savoir plus. Que ce soit dans l’entourage du chef de l’État ou de l’ancien président, personne n’ose s’avancer sur l’état de rapport entre les deux hommes sans garantie d’anonymat.

Le contexte est délicat, le terrain périlleux. Les deux coalisés se livrent en effet une guerre d’influence sans merci. Des hommes de Joseph Kabila, hier encore super puissants, ne sont plus intouchables. Au contraire. Ils sont même devenus, pour certains, la cible des services de sécurité. Jaynet Kabila, l’influente sœur jumelle de l’ex-président, Kalev Mutondo, fraîchement ancien patron du redoutable Agence nationale de renseignement (ANR), Emmanuel Ramazani Shadary, secrétaire permanent du parti de Kabila et surtout son dauphin malheureux, pour ne citer que ceux-là, en ont fait les frais ces derniers mois. Brève interpellation par-ci, retrait de passeports diplomatiques par-là, plus loin des auditions en cascade de plusieurs généraux proches du système Kabila.

À qui la disparition du général Kahimbi profitera-t-elle ?

C’est dans ce contexte de défiance que le général Delphin Kahimbi, l’un des piliers de l’appareil sécuritaire sous Kabila, a été retrouvé sans vie, le 28 février, à son domicile à Kinshasa dans des conditions non encore complètement élucidées. Il venait d’être suspendu de ses fonctions de chef de renseignement militaire et était entendu les jours précédents devant le Conseil national de sécurité, attaché à la présidence de la République. Il serait mort « par pendaison », selon les premiers éléments de l’enquête révélés aux ministres par Félix Tshisekedi lui-même.

À qui profite la disparition de cet influent général ? À ce stade, une réponse tranchée serait hasardeuse. Mais, beaucoup d’observateurs, diplomates accrédités à Kinshasa compris, estiment que cela ne profitera nullement à la coalition au pouvoir. Il n’est toutefois pas exclu que certains de ses membres y trouvent leurs comptes : ceux, par exemple, qui auraient été mis en mal si ce général qui en savait trop, au regard de sa position, commençait à livrer des informations compromettantes au Conseil national de sécurité.

Dans cette hypothèse, sa mort inopinée pourrait-elle être interprétée comme un message lancé aux autres responsables de l’armée ? En tout cas, avec sa disparition, le pays venait là de perdre “l’un des garants” de l’accord entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, avait d’ailleurs confié un ancien vice-Premier ministre dans un groupe WhatsApp. Delphin Kahimbi mort, c’est aussi une place stratégique qui se libère au sein de l’appareil sécuritaire. Une place susceptible d’intéresser des généraux engagés dans une course de repositionnement.

C’est Joseph Kabila qui contrôle tout, Félix Tshisekedi essaie de le lui arracher”, selon un conseiller de l’ancien président.

Sur le terrain politique, quoi qu’il en soit (crime crapuleux ou suicide), le décès de Delphin Kahimbine ferait qu’exacerber les tensions entre le Front commun pour le Congo (FCC de Kabila) et le Cap pour le changement (Cach de Tshisekedi), l’un ou l’autre regroupement soupçonnant le leader de l’autre camp d’être responsable de la crise en cours et de ses conséquences. D’ailleurs, dans la foulée, une rencontre était annoncée entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi pour calmer les esprits. Mais, elle n’avait pas lieu, reportée finalement à une date ultérieure. À l’époque, chacun a préféré assurer d’abord ses arrières. « La tension était perceptible », raconte au GEC un autre collaborateur du chef de l’État. À l’en croire, Félix Tshisekedi a même décidé de revoir à la hausse l’effectif de la Garde républicaine (GR) commise à la sécurisation de la Cité de l’OUA, son lieu de travail, sur les hauteurs de Kinshasa. Autour du chef de l’État, l’on signale également la présence de « nouvelles unités GR ».

Mais Joseph Kabila qui finira par rencontrer Félix Tshisekedi le 12 mars, croit toujours à ses forces. « C’est lui qui contrôle tout, Félix Tshisekedi essaie de le lui arracher », résume un de ses conseillers, qui n’hésite pas à accuser les États-Unis de “pousser Tshisekedi à en découdre avec Kabila”. De fait, l’ex-président devenu sénateur à vie a conservé une écrasante majorité parlementaire et détient encore une forte influence au sein de l’armée. Aujourd’hui, Joseph Kabila n’en dira pas autant en ce qui concerne les services de sécurité qui commencent, peu à peu, à lui échapper, selon beaucoup de ses collaborateurs indéfectibles, contactés par le GEC.

À qui répondent les services de sécurité ?

« François Beya nous a complètement tourné le dos », se plaint l’un d’entre eux. Longtemps numéro un de la Direction générale de migration (DGM) sous Kabila, ce sécurocrate a été nommé conseiller spécial du président en matière de sécurité à l’arrivée de Félix Tshisekedi. Il n’est pas le seul à inquiéter le FCC. Dans la famille politique de Joseph Kabila, l’on pointe également son successeur à la DGM : Roland Kashwantale. « Un homme revanchard qui avait été mis au frais pendant plusieurs années et que Félix [Tshisekedi] a décidé de récupérer », nous le décrit-on ainsi au sein du FCC. Dans le viseur du système Kabila il y a aussi Fortunat Biselele, le stratège et conseiller privé de Félix Tshisekedi, soupçonné de tirer les ficelles, en poussant l’ANR à « nuire aux proches de Joseph Kabila ».

Des accusations que démentent en bloc le camp de Félix Tshisekedi. Au sein du cabinet du chef de l’État, certains conseillers assurent que le président ne souhaite pas aller au bras de fer avec son prédécesseur autour du contrôle de l’appareil sécuritaire. « Mais le problème est simple : nos amis [du FCC]  doivent accepter la réalité : aujourd’hui le pays a un nouveau président, il s’appelle Félix Tshisekedi. C’est normal que l’appareil sécuritaire du pays soit à son service car c’est lui seul le garant de la nation », lâche l’un d’entre eux.

Dans les faits, des officiers nommés par Joseph Kabila sont quasiment tous encore en fonctions à la tête de l’armée. Félix Tshisekedi a même conforté la position de certains, élevant par exemple, fin mai 2019, Célestin Mbala, chef d’état-major des FARDC, au grade de général d’armée. Et récemment, début février, le président a aussi opéré quelques ajustements au sein du Conseil supérieur de la magistrature. Si des procureurs civils décriés sous Kabila, à l’instar de Flory Kabange Numbi, procureur général, ont été remplacés, du côté militaire, Félix Tshisekedi a été plus timoré. Le lieutenant-général Mukuntu Kiyama Tim a été par exemple reconduit dans ses fonctions d’auditeur général près la haute cour militaire. « Par cette décision, Félix Tshisekedi voudrait surtout faire comprendre à certains officiers que c’est lui le boss, espérant ainsi gagner leur loyauté », nous confiait un « homme de Kabila », aujourd’hui décédé.

Visiblement, la bataille autour de l’appareil sécuritaire congolais est encore loin de donner son verdict final. À en croire son entourage, Joseph Kabila compterait bien reprendre son avantage, notamment au sein de la DGM. « C’est une création des Kabila. Mobutu n’a pas laissé de services d’immigrations, car il fallait tout refaire. Et c’est Mzée [Laurent-Désiré Kabila] qui l’a initié, Joseph Kabila l’a parachevé », rappelle un conseiller de l’ancien président.

En face, du côté de Félix Tshisekedi, l’on appelle à l’apaisement. « Il faut nous rassurer mutuellement », indique un acteur clé du regroupement Cach, contacté par le GEC. Pour lui, « les responsables des services de sécurité doivent faire preuve de tact et de nuance lorsqu’ils appliquent des instructions pour ne pas humilier publiquement ceux qui ont dirigé le pays durant 18 ans ». Allusion notamment aux dernières interpellations des caciques du système Kabila par les agents de la DGM. Mais « nous ne saurons pas les protéger contre la Cour pénale internationale, en cas de mandats pour des crimes graves », prévient-il aussitôt. Décidément, entre Kabila et Tshisekedi, on joue à se faire peur.