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RDC : comment désigner les ADF

Le 10 mars 2021, le gouvernement américain a classé les Forces démocratiques alliées (ADF) comme organisation terroriste. Le groupe faisait l’objet de sanctions américaines depuis 2014 pour ses violations des droits de l’homme et six de ses dirigeants étaient sous le coup d’une interdiction de voyager et d’un gel des avoirs depuis 2019. Ces nouvelles sanctions fournissent des outils juridiques supplémentaires aux forces de l’ordre américaines et confèrent au FBI l’autorité – contrairement au département du Trésor, qui est chargé des autres sanctions – d’engager des poursuites pénales contre des membres du groupe ou des personnes en contact avec lui. En théorie, la désignation pourrait permettre au gouvernement américain, en collaboration avec ses homologues de la région, de réprimer ses réseaux de financement et de recrutement.

L’aspect le plus important des sanctions, cependant, est probablement politique, faisant des ADF une composante de la guerre contre le terrorisme menée par les Américains. Après tout, la désignation fait référence à «l’État islamique d’Irak et de Syrie – République démocratique du Congo (ISIS-RDC) […] également connu sous le nom d’ADF», ce qui suggère un changement rhétorique plus large dans la façon dont le groupe est évoqué, au moins par le gouvernement américain.

Le nouveau surnom d’ISIS-RDC obscurcit autant qu’il illumine

Est-ce que cette description est exacte ? Le nouveau surnom d’ISIS-RDC – une création américaine, comme l’EI lui-même désigne le groupe comme EI en Afrique centrale – obscurcit autant qu’il illumine. Il relie l’État islamique aux ADF sans expliquer exactement quelle est la nature de cette relation. Il existe en effet des preuves que les ADF a été en contact avec l’EI – des vidéos qui auraient été publiées par le groupe montrent une rhétorique et des symboles qui correspondent à ceux utilisés par l’EI et, depuis au moins 2019, l’EI publie des rapports sur les “exploits” des ADF, dont certaines sont accompagnées de photos et de vidéos qui semblent provenir directement des ADF. Selon un rapport publié la semaine dernière par l’Université George Washington et la Bridgeway Foundation (qui contribue au financement de l’un des projets du CRG, le Baromètre sécuritaire du Kivu), des ADF ont également reçu un financement d’un individu lié à l’EI. En outre, Musa Baluku, le chef des ADF, a fait allégeance à ISIS en 2019, et plus tard il aurait dit que les ADF n’existaient plus.

Néanmoins, beaucoup de choses sont encore inconnues sur ces liens. Le Groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC, qui rend compte deux fois par an du soutien aux groupes armés, a déclaré de nouveau en décembre 2020 qu’il «n’était pas en mesure de confirmer un lien ou un soutien direct entre l’EI et les ADF».

Plus précisément, même si ces liens étaient encore confirmés, ils ne donneraient pas une image complète de la nature du partenariat entre les deux organisations. Comme l’indique le rapport de l’Université George Washington, « il y a actuellement peu de preuves d’un commandement et d’un contrôle directs de la part de l’État islamique ». En effet, voir les ADF à travers le prisme du terrorisme risque de ramener un éventail complexe de facteurs et de motifs au simple trope du « terrorisme », qui dépeint souvent certaines formes de violence (insurgés islamiques) comme plus odieuses que d’autres (celles dirigées par l’État, par exemple), et qui peut évacuer la politique et le contexte de conflits particuliers.

Trois risques particuliers méritent d’être soulignés dans cette désignation comme organisation terroriste:

  • Risque n°1: nourrir la propagande djihadiste et le recrutement

Les critiques de la lutte contre le terrorisme ont souligné les conséquences perverses déclenchées par la guerre mondiale contre le terrorisme, notamment la stigmatisation des musulmans et le renforcement des stéréotypes islamophobes, la facilitation de la surveillance, la suppression de la liberté d’opinion et la provocation de la discorde dans les communautés ciblées. Si certaines de ces politiques peuvent rendre plus difficile l’adhésion à des organisations extrémistes et la conduite des attaques, elles peuvent aussi radicaliser les groupes marginalisés et finir par alimenter davantage la violence. Vingt ans après le 11 septembre, peu de progrès a été réalisé contre les réseaux djihadistes violents en Afghanistan, en Irak ou au Sahel.

Ces dangers sont également présents avec les ADF. Ses recrues viennent en grande partie d’Afrique de l’Est – Ouganda, Burundi, Rwanda, Kenya et Tanzanie – car la population musulmane congolaise est très minoritaire (probablement moins de 5%). Malheureusement, les politiques de ces pays se sont largement concentrées sur la sécurité et ont stigmatisé l’islam (voir le portrait frappant d’Yvonne Adhiambo sur les politiques de lutte contre le terrorisme au Kenya dans Dragonfly Sea). Le danger d’ajouter deux nouveaux groupes au vaste réseau d’affiliés de l’Etat islamique – les États-Unis ont également placé Ahlu Sunna Wal Jammah (ASWJ) au Mozambique, qui serait dirigée par un Tanzanien, sur la liste des organisations terroristes – est que cela pourrait amener à des politiques maladroites et que cela contribue à la la propagande de ces ADF, répandant la violence au lieu de la contenir.

Ce problème est loin d’être uniquement africain. Comme le Brennan Center for Justice le résumé:

En 2010, le Parlement britannique a qualifié la focalisation exclusive d’un programme britannique de contrer l’extrémisme violent sur les musulmans d’« inutile…, stigmatisant, [et]potentiellement aliénant ». Une revue complète de la littérature réalisée en 2011 pour le gouvernement australien a déclaré que le « thème dominant » de la recherche sur l’extrémisme violent était que « les stratégies de lutte contre l’extrémisme violent peuvent éroder les principes démocratiques et la cohésion sociale, accroître la radicalisation et inciter au conflit et à la violence ».

La réponse à ce dilemme n’est pas d’éviter de parler d’interprétations violentes de l’Islam, mais plutôt de changer la façon dont cette conversation se déroule. Cela devra inclure une reconnaissance des griefs légitimes exprimés par les musulmans dans ces pays, ainsi qu’une application raisonnable de la loi.

  • Risque n°2: que cela accentue la militarisation de l’approche actuelle

Comme mentionné ci-dessus, les racines de l’extrémisme ne résident pas seulement dans une interprétation violente des textes religieux, mais aussi dans des griefs perçus. Une réponse militarisée peut alimenter de tels griefs en stigmatisant des communautés entières et en piétinant les libertés civiles. De plus, autour de Beni, chaque opération militaire majeure a été suivie d’une vague de massacres contre la population civile.

Même s’il est peu probable que les États-Unis déploient des troupes de combat au Congo, la désignation comme organisation terroriste par les États-Unis pourrait conduire à une approche du genre « lorsque vous avez un marteau en main, tous les problèmes ressemblent à un clou ». La désignation ouvrira de nouvelles sources de financement et pourrait façonner l’approche du gouvernement congolais et de ses partenaires concernant les ADF et l’importance qui lui est accordée par rapport aux autres moteurs de la violence. Par exemple, le gouvernement américain pourra désormais puiser ans le Counterterrorism Partnership Fund (CTPF) ou au Global Contingency Security Fund (GCSF), ou pourrait augmenter son soutien par le biais d’autres programmes internationaux d’assistance à la sécurité, qui ont totalisé 9 milliards dollars en 2020. Cette injection de fonds pourrait encore exacerber la corruption et le patrimonialisme qui paralysent les forces de sécurité.

Le Département d’État a sanctionné à plusieurs reprises la RDC pour son manque de protection face aux enfants soldats et au trafic d’êtres humains. Cela a conduit à des interdictions légales de l’aide, sous réserve d’une dérogation présidentielle. En 2019, pour la première fois depuis des années, le président Trump n’a pas accordé cette dérogation à la RDC, mettant fin à la plupart des formes d’aide militaire. Cette aide est alors passée de 10 à 12 millions de dollars par an à seulement 2,1 millions de dollars prévus pour 2021.

Même avant la désignation terroriste, les États-Unis avaient relancé la coopération militaire après que les Congolais aient mis en place des garanties contre le trafic d’êtres humains. Cela va permettre aux officiers congolais de venir aux États-Unis pour y être formés, et a ouvert la possibilité aux États-Unis d’intensifier la formation et l’équipement en RDC. Placer les ADF sur la liste des organisations terroristes, ouvre la possibilité d’une collaboration beaucoup plus étroite – à la suite d’attaques terroristes au Niger, par exemple, ce pays a reçu en moyenne 43 millions de dollars par an en aide à la sécurité entre 2012 et 2016.

  • Risque n°3: que cela pourrait conduire à un manque de responsabilité de l’État congolais.

Tout ce discours des ADF éclipse le rôle de l’acteur le plus important dans l’est de la RDC: l’Etat congolais. Cela ne veut pas dire que l’État soit aussi responsable de la violence que les ADF en termes de responsabilité dans la violence; cela n’est pas le cas. Mais lorsque le président Tshisekedi parle de violence dans l’est de la RDC, il semble se concentrer en particulier sur les ADF et s’exprimer principalement en termes militaires. Il a déclaré qu’il allait déménager le quartier général de l’armée à Beni et qu’il serait lui-même prêt à mourir pour la paix dans l’est du Congo. Cependant, deux ans après son investiture, son gouvernement n’a pas été en mesure d’articuler une stratégie globale pour faire face aux conflits armés. Le programme de démobilisation est en grande partie mis en veilleuse – malgré des milliers de défections volontaires – et le programme de stabilisation STAREC est moribond.

Tout cela malgré les 5,5 millions de personnes déplacées dans l’est du Congo, le nombre le plus élevé jamais enregistré, et la présence de 120 groupes armés. Alors que les ADF sont en effet le plus meurtrier de tous ces groupes et de loin – au moins 40% des personnes tuées l’année dernière sont mortes du fait des ADF – il est difficile de voir une solution au conflit autour de Beni, ou bien aux violences en RDC en général, sans transformation de l’Etat congolais. Environ la moitié des violations des droits de l’homme dans le pays peuvent être attribuées aux forces de sécurité de l’État, et il est difficile de faire des progrès sur les principales réformes structurelles – régime foncier, création d’emplois, réconciliation communautaire ou administration locale – sans réformer l’État. Le souci ici est que le gouvernement se sentira habilité par le soutien américain à se concentrer sur les opérations militaires et non sur toutes ces autres questions.

En fin de compte, l’utilité ou l’inefficacité de la désignation du terrorisme dépendra de son insertion dans la stratégie plus large et globale pour le conflit qui fait encore cruellement défaut.