FeaturedGuest BlogNouvelles mises à jour

Quand le coronavirus rencontre le Kinois, il produit des effets inattendus

C’était prévu, même si personne ne s’attendait à toutes ses conséquences. La République démocratique du Congo est, elle aussi touchée par la coronavirus. Il y a eu d’abord une fausse alerte : quatre Chinois revenus de leur pays d’origine fin février tombés malades et mis en quarantaine le 4 mars à Tshikapa. Puis, six jours plus tard, c’est par la grande porte que la pandémie mondiale du coronavirus (Covid-19) fait son entrée dans le pays. Une première personne est testée positive à Kinshasa. Moins d’un mois plus tard, l’on compte aujourd’hui 109 cas dans le pays, dont 11 morts. Parmi ces derniers, plusieurs proches du président Félix Tshisekedi et des membres du gouvernement. Et le virus semble bien loin d’arrêter sa sinistre course.

Comment limiter la propagation du virus dans cette deuxième mégapole de l’Afrique subsaharienne, avec une population estimée à 12 millions d’habitants ? Non sans tâtonnements, les mesures restrictives sont prises pour limiter les rassemblements : des réunions de plus de 20 personnes interdites sur les lieux publics, des écoles et universités, des discothèques, bars, terrasses et restaurants fermés, des rencontres sportives suspendues, … Kinshasa est carrément mise en quarantaine. Plus de vols avec l’intérieur du pays. Mais la décision du gouverneur Gentily Ngobila d’instituer un « confinement total intermittent » dans la ville a finalement été recalée par le gouvernement central.

Au-delà des considérations d’ordre sanitaire, les Kinois sont surtout confrontés à plusieurs effets – attendus et inattendus – des mesures prises contre la propagation du coronavirus dans la capitale.

Le coronavirus contre l’« article 15 »

Depuis le régime du président Mobutu jusqu’à ce jour, l’« article 15 » s’impose partout dans le pays. C’est cette disposition non écrite stipulant qu’il faut se débrouiller pour assurer sa survie dans un contexte profondément marqué par le chômage, la pauvreté de masse et les bas salaires. En RDC, la grande majorité de la population est accrochée au secteur informel qui est sérieusement ébranlé par les mesures gouvernementales anti-coronavirus.

Alors, comment survivre si on ne peut plus sortir de chez soi pour aller se débrouiller ? Si on ne fait pas attention, « le coronavirus risque d’amener le peuple à se soulever contre les institutions de la République », prévient un ministre sous couvert de l’anonymat. Dans les quartiers populaires, les Kinois qui ne peuvent plus exercer leurs multiples activités dans le secteur informel s’attendent désespérément à une solution de rechange de la part des instances gouvernementales. Partout, on observe une hausse spectaculaire des produits de consommation courante, voire une rupture de certains stocks. Un sac de maïs, par exemple, est passé de 46 000 francs congolais à 70 000.

Si rien n’est fait, il y a des bonnes raisons de craindre la hausse de la criminalité et les actes de pillage. Tenez, le samedi 28 mars, jour initialement prévu pour le confinement total et alterné à Kinshasa (finalement annulé), un camion transportant des cartons de jus a été pris d’assaut à Bandalungwa Tshibangu par un groupe d’individus. Impuissante, la police n’avait fait que constater les dégâts.

Dans une mégapole pauvre et fragile comme Kinshasa, l’exercice de l’autorité publique dans la riposte contre le coronavirus doit tenir compte du contexte socio-économique dans lequel évolue la population. Le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa, suggère d’ailleurs qu’on parle de « confinement intégral » car il faut mettre l’accent sur le social dans une ville où l’État demeure lui-même en réanimation depuis la fin des années 70.

Le pire est à craindre dans un confinement, c’est lorsque la majorité de la population est démunie ou privée de l’essentiel (provisions alimentaires, eau potable, électricité, soins de santé). Pour les agents de l’ordre que le gouvernement n’arrive pas non plus à prendre en charge, le déploiement sur le terrain constitue une occasion supplémentaire pour eux de se faire rétribuer, en exigeant de l’argent à ceux qui violeraient les mesures de la riposte contre le Covid-19. Ce qui est repris ironiquement par les Kinois en ces termes : « Corona ekomi shida ya ba policiers ». Traduction littéraire : le coronavirus est devenu du business pour des policiers/le coronavirus est devenu une affaire des policiers

Mais tout n’est pas noir dans la réponse au coronavirus à Kinshasa. D’autres effets, plus positifs aux yeux des Kinois, sont aussi constatés :

Le coronavirus et le confinement familial

Avec l’auto-confinement à Kinshasa, finis les retours tardifs à la maison. Dans la vie de beaucoup de couples dans la capitale, cela faisait l’objet de nombreuses disputes, les épouses soupçonnant leurs époux de fréquenter des « deuxièmes bureaux » (maîtresses). « Grâce au coronavirus, j’ai repris mes droits : mon mari est à temps plein à mes côtés, et je suis heureuse de le voir ensemble avec les enfants du matin au soir », se réjouit une femme mariée de 39 ans résidant à Matonge. L’harmonie est ainsi revenue dans certaines familles, les « sujets qui fâchent » sont désormais gérés à distance au téléphone, via WhatsApp ou Facebook.

Le coronavirus et le retour de la quiétude

Kinshasa est par ailleurs devenue une ville très calme. Adieu la pollution sonore qui faisait partie du quotidien de ses habitants ! Car les bars et les terrasses d’une part et, de l’autre, les églises dites de « réveil » ont fermé. Finies la musique et les louanges à tue-tête ! En tout cas, pour un temps… D’autant qu’il n’est pas certain que cette quiétude résiste à l’après-coronavirus. En temps normal en effet, des victimes des nuisances sonores voient souvent leurs plaintes au niveau de la commune ou de la police être classées sans suite.

Le coronavirus contre les veillées mortuaires

Le coronavirus enlève aussi une charge financière sur les épaules de nombreuses familles kinoises. Dans une ville où les veillées mortuaires sont organisées pendant plusieurs jours pour rendre un dernier hommage au défunt, souvent dans des salles somptueuses, l’interdiction de rassemblement de plus de 50 personnes épargnent à certaines familles ces dépenses qui, pour beaucoup, étaient motivées par la préservation de l’honneur de la famille. Peu importe que l’on soit pauvre. Il fallait même s’endetter pour prendre en charge les obsèques. Aujourd’hui, on ne se gêne plus d’aller directement au cimetière.

Un dernier point à souligner : ce virus vient surtout confronter l’État congolais et les autorités de la ville de Kinshasa à leurs responsabilités de répondre aux attentes légitimes de leurs administrés et fonctionnaires. Seront-ils à la hauteur des enjeux ?

Albert Malukisa Nkuku
Professeur à l’Université catholique du Congo
Chercheur sur l’économie politique au GEC