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Petite ou grande transition, Obama aura fait ses valises 

Intervenant à la conférence internationale sur les investissements dans les grands lacs qui vient de se tenir à Kinshasa, Ban ki-Moon, le secrétaire général de l’ONU, a indiqué à quel point le secteur privé pouvait être le moteur du développement. Notamment, sur le modèle de la Corée du sud, son pays. Mais il a aussi souligné combien la paix, la stabilité, la démocratie, la garantie des libertés tant individuelles que collectives, tout comme le respect des droits de l’homme, étaient consubstantiels à un développement durable. En un mot comme en mille, tout ce que la région des grands lacs manque cruellement depuis une vingtaine d’années si pas plus.

Symbole de cette Afrique qui n’avance pas, de ces grands lacs qui vont de crise en crise, la RDC, après le Burundi, a entendu le patron de l’ONU lancer un appel pathétique au dialogue. A condition, a-t-il cependant martelé, que ce dernier permette d’aller vers des élections crédibles, ceci dans les délais et le respect de la constitution.

Le secrétaire général de l’ONU a semblé soucieux de corriger le flottement qui a accueilli, dans le chef des acteurs congolais, le communiqué (16 février 2016) de quatre organisations internationales – Union Africaine, Union Européenne, ONU et Organisation internationale de la Francophonie – qui ont souhaité la tenue d’élections à «bonne date», sans plus de précision, comme une sorte de béquille apportée par ces quatre organisations au régime de Kinshasa.

Il reste, bien sûr, à savoir si, en guise de bilan de son séjour en RD Congo, l’appel du patron de l’ONU a été entendu par tous les protagonistes de la crise congolaise. Ce n’est pas évident.

A titre d’exemple, la bataille annoncée au sénat par les Cassandre congolais pour l’éjection de Léon Kengo wa Dondo du perchoir serait signe que le schéma du coup de force n’a jamais cessé d’attirer. Après l’échec de la tentative de révision constitutionnelle de janvier 2015, et face à la difficulté d’obtenir un troisième mandat pour Joseph Kabila, ou d’arracher une rallonge pour celui en cours, deux scénarios paraissent en effet envisageables si les élections ne sont pas organisées dans les délais. Soit la vacance du pouvoir avec une «petite transition» que la MP ne souhaiterait pas voir dirigée par Léon Kengo wa Dondo comme président du sénat, d’où la motion qui court pour l’éjecter ; soit une plus ou moins longue transition arrachée à la faveur du dialogue ou d’un coup de force, qui devrait déboucher sur un nouveau projet de loi modificative de la constitution, d’où la nécessité de disposer d’un puissant relais au sénat en lieu et place d’un Kengo qui avait justement combattu la proposition de janvier 2015. Au surplus, le projet de referendum est bel et bien inscrit au budget de l’exercice 2016.

Autre preuve que la logique de confiscation du pouvoir est toujours à l’ordre du jour, la chasse engagée et réussie par la MP contre tous les candidats gouverneurs et vice-gouverneurs qui ont cru pouvoir préserver leurs chances en se déclarant indépendants et désormais invalidés par la CENI à la suite de sa décision N°006-CENI-BUR-16 du 28 février 2016. Signe, là aussi, malheureusement, que la CENI n’est pas aussi indépendante qu’elle voudrait le faire croire. Non seulement la centrale électorale congolaise a cautionné par deux fois, en 2006 puis 2011 la candidature de Joseph Kabila comme indépendant en dépit du fait qu’il est fondateur du PPRD et Autorité Morale de la MP, elle a, dans le cas d’espèce, donné l’impression d’obéir aux injonctions de la MP. En date du 23 février 2016, le secrétaire général de ce regroupement politique écrivait en effet une lettre à la CENI pour exiger l’invalidation «des membres des partis et personnalités politiques de la Majorité Présidentielle ayant déposé leurs candidatures comme gouverneurs et/ou vice gouverneurs dans les 21 provinces (…) sans le quitus de la famille politique». Aubin Minaku précisait que «toutes les candidatures des membres de la Majorité Présidentielle déposées antérieurement tombent caduques », notamment «celles introduites après le 10 février 2016 qui ne sont pas soutenues par des mandats et procurations spéciales de notre famille politique». Il ajoutait, dans la foulée, que «ceux du Regroupement politique ‘Majorité Présidentielle’ qui prétextent devenir indépendants doivent par acte de foi, prouver leur départ des partis politiques de la Majorité présidentielle».

Véritable pavé dans la mare, la position prise par Aubin Minaku et finalement validée par la CENI est pourtant chahutée, y compris dans sa propre famille politique. Le cas du député Henri-Thomas Lokondo, qui a parlé d’une «abomination juridique», ajoutant qu’on était dans une espèce de jungle juridico-politique. «Parce que l’article 18 de la loi électorale énumère de façon limitative les 11 conditions de recevabilité de la déclaration des candidatures d’un parti politique, d’un regroupement politique ou d’un indépendant. Et à l’article 21 de la même loi électorale, cet article ne donne à la CENI que 6 conditions seulement pour déclarer une candidature irrecevable», a-t-il indiqué. Même son de cloche chez Daniel Ngoy Mulunda, le très sulfureux ancien président de la CENI, qui s’est permis d’ironiser, dans une déclaration sur radiookapi datée du 1er mars 2016, sur les méthodes de réduction des voies démocratiques par la majorité.

Question alors : dans un tel climat de suspicion et de confrontation permanentes, la visite de Ban ki-Moon à Kinshasa a-t-elle permis de pousser les protagonistes congolais vers plus de consensus ? Alors que l’opposition radicale a renouvelé son non au dialogue, que le G7 n’arrive pas à obtenir des adhésions autour de sa proposition d’une «petite transition» de 120 jours si les délais constitutionnels ne sont pas tenus, force est de constater que la MP est totalement engagée dans la voie du coup de force, y compris par le biais du contrôle de toute la territoriale, quand bien même elle s’est félicitée de l’appel au dialogue lancé par Ban ki-Moon, tout en faisant semblant d’ignorer que ce dernier l’a assorti d’une conditionnalité qui s’appelle «respect du délai constitutionnel».

Diplomate, le secrétaire général de l’ONU n’a certes pas cru nécessaire de brandir l’artillerie lourde de la sanction, mais pour combien de temps encore lorsque le blocage persiste et que l’espace politique se rétrécit chaque jour ? Le fait est qu’au moment où le Secrétaire général de l’ONU achevait son séjour en RD Congo, d’autres diplomates précisaient ce qui pourrait devenir, dans les semaines et mois à venir, la ligne de conduite de la communauté internationale en RD Congo. Citons l’Allemand Christian Clages, chef de la division Afrique subsaharienne au ministère des Affaires Etrangères qui a appelé, vendredi 26 février, au cours d’une conférence de presse à Kinshasa, au respect du délai constitutionnel afin d’éviter au pays de retourner à la case des conflits armés. «Le respect de la constitution est non seulement contenu dans la charte de l’Union africaine, mais elle est aussi une question de stabilité du pays», a souligné Christian Clages. Avant de recommander au gouvernement congolais de respecter les principes de la démocratie et des droits humains et d’insister sur le fait «que les relations commerciales – allusion à la récente conférence internationale sur les investissements privés dans les Grands Lacs – nécessitent un cadre d’état de droit.»

C’est aussi le cas de Thomas Perriello, envoyé spécial des Etats-Unis dans les Grands Lacs, pour lequel le plus important dans le processus congolais «est que les valeurs sociales et morales soient respectées et puis pratiquement la constitution». C’est le même Thomas Perriello qui a récemment réaffirmé devant la commission des Affaires étrangères du sénat américain que «les obstacles majeurs à la tenue d’élections d’ici fin 2016 sont d’ordre politique et non pas technique». Le diplomate américain a ajouté que réprimer l’opposition n’est pas une bonne chose. Avant de répondre clairement à ceux qui se plaignent d’un prétendu acharnement sur le régime congolais, que la situation de la RDC n’est pas comparable aux autres pays de la région dont les présidents ont changé de constitution. Selon lui, les Etats-Unis considèrent plutôt la RDC comme un modèle qui doit inspirer les autres, déconseillant dans la foulée les chefs d’état africains de se cramponner au pouvoir.

Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, la visite de Ban ki-Moon n’a pas, en l’état, débouché sur des progrès substantiels autour du processus électoral toujours bloqué sur la question du respect ou non de la constitution et des délais qu’elle prescrit. Au point que de nombreux observateurs redoutent déjà une burundisation, en termes de confrontation ou d’ultime «plan C», en termes de coup de force. Ceci en dépit du fait que certains opposants, notamment le G7, acceptent désormais le principe d’une négociation politique, et qu’au sein de la Majorité Présidentielle, des voix feutrées admettent de plus en plus celui du respect de la constitution. Seulement voilà, là où l’opposition serait prête à accepter «un retard d’ordre technique» sur le processus qui ne toucherait pas à la constitution, au sein de la majorité, on caresse en revanche l’idée d’une transition, petite ou grande, qui déboucherait sur la suspension de la constitution et donc sa révision, ou plutôt l’adoption d’une autre.

Le piège se situe là. Il est déjà dénoncé par l’opposition qui crie à la duplicité de la majorité et alerte la communauté internationale sur la crédibilité des négociations à venir et les nécessaires garanties de bonne fin. Il reste qu’entre-temps, une arme secrète est caressée avec délectation dans certains salons politiques de Kinshasa où l’on ne jure que par le coup de force : en janvier 2017, Obama, le grand donneur de leçons, aura fait ses valises. Le seul bémol est que d’ici-là, plusieurs voix préconisent déjà des sanctions, à l’instar de la commission sénatoriale des Affaires étrangères du Congrès américain qui s’est récemment réunie sur le dossier congolais. « Des sanctions sont à l’étude au département d’Etat et les discussions se poursuivent », a prévenu Thomas Perriello, indiquant clairement qu’aucune option n’est à ce stade exclue.