Paralyser la CENI pour mieux glisser ?

Le Congo-Kinshasa ne serait pas lui-même si la vie s’y déroulait comme un long fleuve tranquille, sans se payer le luxe d’une nouvelle polémique sur la voie escarpée conduisant à l’organisation des échéances électorales de 2016. Parmi les questions qui dérangent, celle de savoir avec quelle administration électorale les Congolais comptent aller à leurs élections de fin de mandat présidentiel.

Malgré un contexte rendu difficile par des contraintes incompressibles du calendrier électoral et une suspicion politique généralisée, les plus optimistes continuaient de penser que la démission, le 10 octobre dernier, du président de la centrale électorale congolaise avait comme unique soubassement la maladie qui obligeait ce dernier à effectuer de longs et fréquents séjours médicaux à l’étranger,  à se tenir longtemps éloigné du siège de son institution et des obligations de son mandat.

Force est de se rendre à l’évidence : cette démission était l’arbre cachant la grande forêt du malaise qui entoure l’administration électorale congolaise. Moins de trois semaines, en effet, après la démission de l’abbé Apollinaire Moholungu Malu Malu, voici celle de son adjoint, le PPRD André Mpungwe. Une démission annoncée plusieurs jours avant  par la puissante «radio-trottoir» congolaise,  pointant d’intenses pressions de la famille politique du vice-président de la CENI.

Selon la même source, la valse imposée à la CENI vise en réalité à la nettoyer des derniers vestiges des frondeurs du G7 accusés de faire de la résistance. En ligne de mire, la questeure Chantal Ngoy, issue du MSR de Pierre Lumbi Okongo, mais aussi d’autres postes détenus, au sein du bureau comme en plénière, notamment, par des membres du parti ARC d’Olivier Kamitatu Etsu. L’un et l’autre sont des ténors de ce regroupement politique issu de la majorité,  qui a récemment pris ses distances en   accusant celle-ci de vouloir violer la constitution en ne respectant pas ses dispositions pertinentes et impératives sur le mandat présidentiel, mais aussi de chercher à bloquer le fonctionnement de la CENI pour mieux obtenir le «glissement» des échéances électorales.

Concrètement, il suffirait que, dans les semaines qui viennent, les personnalités ainsi visées démissionnent pour que la CENI soit bloquée, et que démarre le laborieux processus de son renouvellement. Ce qui constitue, en soi,  la chronique d’un glissement déjà annoncé! Il y a en effet lieu de noter que le remplacement de l’abbé Malu Malu est à l’heure actuelle au centre d’une vive polémique opposant les confessions religieuses. La désignation du candidat Corneille Nangaa  par ces dernières est bruyamment contestée par la puissante église catholique, qui critique, selon elle, un processus biaisé et peu transparent, ainsi qu’un accord préalable entre certaines entités religieuses. Cette contestation a évidemment pour effet de jeter le discrédit sur un profil dont les autres membres de la sous-composante religieuse disent pourtant qu’il répond parfaitement aux critères de technicité et de neutralité !

L’ironie du sort, dans cette affaire, c’est que l’église catholique n’est plus seule sur la voie de la contestation. Elle a été rejointe par une plateforme des églises de réveil dénommée HCERCA, soit Haut Conseil des Eglises de Réveil, Charismatiques et Autres,  qui s’est déclarée « non concernée par les déclarations faites par certains pasteurs qui n’ont pourtant aucune qualité pour engager les églises de réveil», précisant que la plateforme ne «reconnaissait pas le candidat Corneille Nangaa comme étant l’émanation des églises, ministères et mouvements de réveil ».

En dehors de la controverse autour de la personne appelée à succéder à Malu Malu, qui risque d’empoisonner le climat politique dans les jours et semaines à venir, il est tout aussi incontestable que ces échanges d’amabilités préfigurent les discussions à venir entre acteurs politiques,  avec tous les risques d’allonger lourdement les délais qui séparent les Congolais de la tenue des échéances électorales.

Rappelons que la question du renouvellement de la CENI était déjà inscrite à l’agenda de plusieurs partis politiques et organisations de la société civile en prévision du dialogue, lors des consultations tenues par Joseph Kabila au mois de juin dernier. Plus récemment, l’Udps avait fait de cette  restructuration  un des objectifs majeurs d ‘un éventuel dialogue avec le pouvoir. Enfin, ce point de vue d’un expert congolais en matière électorale, en l’occurrence Jérôme Bonso qui déclarait en début de semaine, à la suite de la démission d’André Mpungwe, que les turbulences actuelles au sein de la CENI devaient notamment servir à recomposer son bureau à la faveur du dialogue. «Nous souhaitons, a-t-il dit, que cette question de la recomposition du bureau de la Commission électorale et de sa plénière soit inscrite à l’ordre du jour du dialogue politique. C’est à partir de là qu’on pourrait lever un consensus pour procéder à la désignation de nouveaux animateurs, de contribuer à la crédibilisation de la CENI et du processus électoral».

Jérôme Bonso a-t-il des chances d’être entendu par les partisans du passage en force, synonyme d’une CENI aux ordres du pouvoir ? Au stade actuel, il faut reconnaître que les cartes se trouvent dans les mains de Joseph Kabila et de sa majorité : ou la MP organise la restructuration de la CENI selon son goût et ses humeurs, avec toutes les conséquences que cela implique, ou la question, posée également par l’Udps lors de ses pré-contacts avec le pouvoir, attend la tenue du dialogue pour être traitée de manière «consensuelle».  Le fait est que, dans un cas comme dans l’autre, l’effet sur le calendrier électoral a un seul nom : «glissement».