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L’illisible stratégie de Kabila face à Tshisekedi

Après près de deux ans de coalition, l’ancien président Joseph Kabila et son successeur Félix Tshisekedi se sont séparés. Comment le premier compte-t-il désormais se positionner face au second ?

Avenue de la Justice, le 12 janvier 2019, à Kinshasa. Ce samedi-là, au sixième étage d’un hôtel de la capitale congolaise, belle vue sur le fleuve Congo, une réunion s’éternise jusqu’à tard dans la soirée dans le salon privé. Autour de la table : des candidats malheureux et frustrés aux législatives et quelques ténors du Front commun pour le Congo (FCC), famille politique de Joseph Kabila, alors fraîchement président de la République sortant. Les premiers reprochent aux seconds d’avoir fait pression sur la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et obtenu le retrait de leurs noms sur la liste des élus au profit des caciques. Un tripatouillage électoral qui aurait été alors motivé, en interne, par le souci pour le FCC d’avoir des députés d’expérience capables de tenir tête au camp de Félix Tshisekedi, à peine proclamé président de la République, dans la perspective d’une coalition au pouvoir.

La manœuvre aura finalement été un pari perdu puisque, moins de deux ans plus tard, ces digues du FCC ont cédé. Largement majoritaire au début de la législature avec ses 336 députés, la plateforme politique de l’ancien président a chaviré. Jeanine Mabunda, présidente de l’Assemblée nationale et proche de Joseph Kabila, et tout son bureau évincés par des pétitions, confirmant l’inversion des rapports de force politique en faveur de Félix Tshisekedi et de l’Union sacrée de la nation, nouvelle plateforme mise en place par le chef de l’État. Dans la foulée, le FCC a également vu s’échapper le contrôle de la primature et du Sénat. Félix Tshisekedi, lui, semble désormais avoir les mains libres pour concevoir et imprimer une vision politique. Mais, entre les réformes sociales, structurelles et électorales à mener et l’amélioration du bien-être des Congolais qui s’impatientent, il faudra un plan clair pour le chef de l’État afin de relever le défi et espérer une victoire, moins controversée, en 2023.

Faire sauter des fusibles

En attendant, dans cette nouvelle configuration de l’échiquier politique, Félix Tshisekedi ne fera pas face à une, mais à des oppositions. Intéressons à la première d’entr’elles, celle qui sera vraisemblablement menée par son ex-allié Joseph Kabila. Et ce, même si, pour l’instant, il est difficile de lire la capacité de riposte de ce dernier. En tout cas, avant une hypothétique contre-attaque, l’ancien président tient déjà à remettre de l’ordre dans le FCC ou, du moins, dans ce qu’il en reste, l’essentiel de ses députés ayant changé de camp. « Pour nous aujourd’hui, la réorganisation constitue l’enjeu principal », confirme Adam Chalwe, l’un des secrétaires nationaux du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), principale formation politique du FCC. Dans l’entourage de l’ancien chef de l’État, l’on décrit à la fois un Joseph Kabila « affecté » par les défaites successives de son camp sur le terrain politique et un Joseph Kabila « résistant », faisant ainsi écho aux années de maquis de son père et à la guerre qui mit fin au régime de Mobutu en 1997.

D’emblée, cette réorganisation annoncée passe par des fusibles à faire sauter. Premier acte : la mise en place d’un comité de crise, chapeauté par l’ancien ministre Raymond Tshibanda, au lendemain de la destitution, le 10 décembre 2020, de Jeanine Mabunda. En conséquence, « Néhémie Mwilanya Wilondja n’est plus le coordonnateur du FCC », nous confie par message sur WhatsApp un très proche collaborateur de Joseph Kabila. Si aucune décision n’a été rendue publique à ce sujet, les faits sont parlants. « Néhémie Mwilanya Wilondja n’a plus agi en tant que coordonnateur du FCC depuis l’installation du comité de crise », relève par exemple Patrick Nkanga, rapporteur du bureau politique du PPRD. Nos tentatives pour discuter avec l’intéressé sur la question n’ont pas abouti.

Par ailleurs, Emmanuel Ramazani Shadari, secrétaire permanent du parti de Joseph Kabila et, surtout, candidat malheureux à la présidentielle de 2018, se trouve lui-aussi sur une chaise éjectable. Une grogne interne dans sa famille politique réclame depuis quelques semaines son éviction.

« Mécanismes d’adaptation »

Acte 2. S’adapter. Malgré tout, de l’aveu d’un de ses stratèges et cadre du PPRD, la famille politique de Joseph Kabila tente désormais de « [développer] des mécanismes d’adaptation à un environnement de plus en plus glissant et aléatoire ». Concrètement, il faut terminer l’inventaire des dégâts et répondre à une question primordiale : qui est encore avec le « raïs » ? Pour y voir plus clair, tout le FCC attend la sortie du prochain gouvernement pour voir si d’autres fidèles de l’ancien président n’auront pas rejoint l’Union sacrée de la nation, à l’instar de tant d’autres irréductibles d’hier de la Kabilie qui ont déjà tourné le dos à leur autorité morale.

L’autre question, et pas la moins simple, est celle de savoir comment Joseph Kabila, après tous ces revers politiques, peut se présenter devant le peuple congolais comme une alternative plausible. Va-t-il briguer la magistrature suprême en 2023 ? L’hypothèse n’est pas exclue. Peu importe si à certains de ses derniers invités dans sa ferme de Kashamata, avant de s’envoler pour Abu Dhabi, le sénateur à vie laissait apparaître l’image d’un homme « dégoûté » par la politique, sa famille politique le considère toujours comme son candidat naturel. D’ailleurs, du point de vue idéologique, les partis congolais présentent généralement la même offre politique. Le choix des électeurs s’opère donc en considération de la personne qui se présente. Autrement dit, lorsque l’on parle PPRD ou FCC, c’est donc Joseph Kabila.

Quelle issue pour Kabila et sa famille politique ?

Malgré l’apparent désamour populaire – son dauphin n’a pas pu dépasser la barre de 25 % lors de la présidentielle de 2018, selon les résultats officiels -, l’ancien chef de l’État demeure ainsi incontournable dans son camp. Rappelons tout de même que cette posture n’a pas réussi à d’autres anciens partis au pouvoir en Afrique. C’est le cas notamment du Parti de la convention du peuple (CPP) de Kwame Nkrumah au Ghana, jadis puissant mais désormais renvoyé au rang de formations politiques sans envergure nationale. Idem pour l’historique Parti socialiste (PS) de Léopold Sédar Senghor au Sénégal qui n’a même pas pu présenter de candidat à la présidentielle de 2019, se contentant de soutenir le président sortant Macky Sall. Que dire du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo ou du Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade ?

Joseph Kabila et son PPRD et/ou FCC auront-ils une issue différente ? Si le bilan social des 18 ans de règne de l’ex-président ne plaide pas forcément en sa faveur, Joseph Kabila pourrait se murmurer, le moment venu, la célèbre phrase de l’homme politique français Talleyrand : « Quand je me regarde je me désole, quand je me compare, je me console. » En tout cas, plusieurs cadres de sa famille politique abondent dans ce sens. « En 2023, il s’agira de comparer le bilan de l’un et de l’autre : les Congolais évalueront par eux-mêmes si Félix Tshisekedi aura fait mieux que Joseph Kabila et dans quel secteur de la vie nationale », insiste Patrick Nkanga qui précise que « cela ne veut pas dire que nous souhaitons que Félix Tshisekedi ne réussisse pas ; ce sont plutôt des méthodes pour réussir qui nous opposent ».

Parmi les éléments mis en avant dans l’actif de l’ancien président : le compromis politique de Sun City consacré dans la Constitution du pays qui « n’a cessé d’être violée par le président actuel », soutiennent en chœur les lieutenants encore loyaux à Joseph Kabila que nous avons consultés. Ce compromis, conclu au début des années 2000, voudrait que l’accession au pouvoir se passe par la voie des élections pour mettre fin à la crise récurrente de légitimité au sommet de l’État. Une nuance tout de même : sous Joseph Kabila, des Congolais ont certes été appelés à choisir leur président à trois reprises, mais les résultats de ces scrutins n’ont pas toujours reflété leurs choix. 

Qu’à cela ne tienne, le camp Kabila inscrit aussi sur la liste de son bilan la réunification du pays de 2003 qui avait mis fin aux rébellions du MLC dans le nord-ouest et du RCD dans l’est du pays. Même si, dans cette partie orientale de la RDC, des bruits de bottes n’ont jamais vraiment cessé de se faire entendre. Aussi faut-il le rappeler, dans l’histoire politique congolaise, depuis l’indépendance, le bilan de la gestion passée n’a jamais aidé à reconquérir le pouvoir. C’est le cas entre autres des lumumbistes, malgré l’aura et le statut de héros national de Patrice Lumumba, des mobutistes qui n’ont pu constituer que des petits partis depuis la chute de Mobutu en 1997.

C’est sans doute pourquoi au sein de la famille politique de Joseph Kabila, l’idée de repartir à zéro a été évoquée par certains cadres, parmi lesquels le député Jean-Pierre Lihau qui a finalement rejoint l’Union sacrée de la nation. Il s’agirait alors de changer le nom du parti présidentiel, mais aussi de reconstituer une nouvelle plateforme politique, voire de préparer un nouveau champion à présenter à la prochaine présidentielle. Dans cette perspective, les noms de l’ancien Premier ministre Matata Ponyo et celui de l’ancienne présidente de l’Assemblée nationale Jeanine Mabunda reviennent souvent dans des discussions. Pour l’instant, l’on attend le retour au pays de Joseph Kabila et surtout une convention de sa famille politique pour avoir un peu plus de lisibilité dans la stratégie mise en place.

D’ici là le président Félix Tshisekedi  et son prochain gouvernement attendu avant le 15 mars auront-ils réussi là où le régime Kabila a échoué ? Rien n’est moins sûr, tant les attentes et les promesses sont nombreuses : le retour de la paix dans l’Est, le succès de la mesure-phare de la gratuité de l’enseignement, l’amélioration du social, la réussite des réformes annoncées. La liste est loin d’être exhaustive. Et, ironie du sort, dans son nouveau rôle d’opposant qui se dessine, le camp Kabila promet de « veiller à ce que tout ceci se passe dans le respect des textes ».