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«Libérer la RDC prise en otage»

Concluant mardi à Kindu, dans le Maniema, leur 34ème session ordinaire passée presqu’inaperçue, les évêques anglicans de la Rd Congo ont été aussi, si pas plus, catégoriques que leurs homologues catholiques de la Conférence Episcopale Nationale (CENCO) dans leur analyse de la situation politique du pays et la projection de son avenir. Ni plus ni moins, ils ont invité les acteurs politiques congolais à «libérer la RDC qu’ils ont prise en otage».

«La RDC est un don précieux de Dieu à tous les Congolais, sans discrimination, personne ne devrait en faire une propriété personnelle, privant ainsi les autres de leur droit de parole et de jouissance», a précisé le secrétaire national du collège des évêques anglicans au Congo, Anthonio Kibwela. Comme leurs homologues catholiques, les évêques anglicans ont plaidé pour la mise en œuvre effective de l’accord du 31 décembre dernier en vue d’organiser les élections dans le délai.

«Les évêques anglicans soutiennent l’accord du 31 décembre 2016 et prient que les autorités puissent l’utiliser comme l’unique cadre conducteur des actions politiques devant aboutir aux élections démocratiques et crédibles», a poursuivi Anthonio Kibwela, précisant en outre que les évêques anglicans ont déploré la montée de l’insécurité dans la partie est et centre du pays, de même que la situation économique jugée «alarmante».

Les évêques anglicans, plus qu’enfoncer des portes ouvertes, viennent ainsi confirmer le sentiment général de pessimisme et d’impuissance qui souffle sur le pays depuis le dernier message à la nation de Joseph Kabila, suivi de la nomination du premier ministre Bruno Tshibala Nzenze. Nombreux sont en effet les analystes de Kinshasa qui notent à travers les dernières décisions du pouvoir une volonté politique manifeste de fragiliser l’Udps comme principale force politique de l’opposition et de tourner en dérision l’espace kasaîen comme bastion de l’opposition. Ainsi deux premiers ministres successifs –Samy Badibanga puis Bruno Tshibala – issus du même parti politique,  n’ont eu comme mission que de tenter de faire oublier le troisième candidat, en l’occurrence Félix Tshilombo, issu de l’aile radicale du même parti. De même, trois ressortissants de l’espace kasaï-luba pouvaient s’offrir l’incroyable spectacle d’une lutte à mort pour occuper le fauteuil de l’Hôtel du gouvernement. Enfin, l’instabilité de la fonction gouvernementale, tout en aggravant la ligne de fragilisation du premier ministre déraciné de sa base naturelle, devrait se conjuguer avec celle de la classe politique piégée par le réflexe pavlovien de la chasse aux postes ministériels.

Du coup, après la constitution passée par pertes et profits, les acteurs politiques n’ont plus, apparemment, le souci de la moindre règle sensée régir l’espace politique et créer l’indispensable consensus susceptible de conduire les Congolais vers les objectifs communs de stabilisation du pays et d’organisation d’élections crédibles et transparentes.

Seulement voilà, la marge de manœuvre reste limitée, à terme, pour tout le monde, principalement pour le président Joseph Kabila. Les derniers événements en date ont abondamment apporté la preuve que derrière leurs sourires souvent obséquieux se cachent de plus en plus imparfaitement la lassitude et, en même temps, la volonté de plusieurs de ses proches de promouvoir l’alternance, quand bien même cela serait à leur profit. Pour preuve, toutes ces informations qui alimentent les réseaux sociaux sur les stratégies et méthodes de travail du pouvoir, qui ne peuvent provenir que des sources qui lui sont proches.

Vouloir prendre des libertés avec l’accord du 31 décembre 2016  équivaudrait ainsi à un véritable suicide collectif, après avoir œuvré à rendre la constitution inopérante dans ses dispositions impératives, d’autant que l’opposition ne se sentirait pas, à terme,  en devoir de reconnaître des institutions arrivées fin mandat. Le risque serait, justement, d’entrainer certains partenaires sur la même voie dans les mois à venir. D’aucuns parmi ces derniers ont en effet déjà brandi, en guise de semonce, la menace des sanctions ciblées.

L’accueil plutôt mitigé réservé tant au plan national qu’au sein de la communauté internationale à la nomination du premier ministre Tshibala expose justement les limites d’une stratégie basée sur le très court terme, pose la problématique de sa survie et questionne les conditions de l’inévitable liquidation de son équipe gouvernementale au profit de la recherche d’un introuvable consensus, du reste condition de la prochaine étape du glissement tant recherché par le pouvoir. Ce n’est pas pour rien qu’anticipant les réactions qui salueraient sa prise de risque, Joseph Kabila a choisi de mettre en garde la communauté internationale contre toute ingérence.

Ces réactions ont justement été négatives aussi bien du côté des forces politiques qui comptent dans l’opposition que sur l’ensemble du spectre des partenaires extérieurs les plus significatifs de la RDC. Sur le plan interne, alors que pour Alain Atundu Liongo, porte-parole de la majorité, « La nomination de Bruno Tshibala comme nouveau Premier ministre est conforme à l’esprit de l’accord de la Saint Sylvestre », Jean Marc Kabund, secrétaire général de l’Udps  l’a plutôt rejetée : « Cette nomination intervient dans un moment très tendu où le peuple congolais attendait la mise en œuvre sans faille de l’accord du 31 décembre 2016 qui reste l’unique cadre légal et légitime des institutions de la République ».

Les partenaires de la RDC ont été tout aussi impitoyables. Le cas des États-Unis qui ont fait état de leur déception que les signataires de l’accord du 31 décembre n’aient pas été en mesure de parvenir à un accord sur le choix d’un nouveau Premier ministre conformément à l’accord. Ils ont souligné l’urgence et la nécessité d’un transfert démocratique et pacifique du pouvoir par la mise en œuvre complète et rapide par le gouvernement de la RDC de l’accord conformément à la résolution 2348 du Conseil de sécurité de l’ONU. Washington a par ailleurs indiqué qu’il était essentiel de veiller à ce que le désir des Congolais de voter au cours d’élections libres et équitables soit respecté. Avant de déplorer l’incertitude quant à l’engagement du gouvernement à mettre en œuvre l’accord et à organiser des élections d’ici la fin de 2017.

A l’unisson de  la France et de la Belgique, l’Union Européenne a également défini de manière claire ce que sera sa politique vis-à-vis de la RDC dans les prochains jours,  après avoir observé  le manque de consensus sur la nomination du nouveau premier ministre. L’UE a déclaré appuyer pleinement la nouvelle résolution 2348 que le Conseil de sécurité des Nations Unies vient d’adopter à l’unanimité, priant dans la foulée toutes les parties prenantes en RDC de mettre  en œuvre sans délai l’accord du 31 décembre 2016, en toute bonne foi et dans son intégralité.

On peut retourner ces déclarations dans tous les sens, il est clair que les Etats-Unis comme l’UE ne croient pas du tout à ce qui vient de se passer. On peut se demander, à juste titre, si cette position n’annonce pas de nouveaux ajustements. En attendant de savoir dans quel sens.

Jean KENGE MUKENGESHAYI