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Les sanctions, faute de mieux ?

 

Plus que huit mois séparent les Congolais de la fin du deuxième et dernier mandat de Joseph Kabila. Le silence est de plus en plus pesant, comme pour une veillée d’armes. Le président de la République parle, inaugure…Mais, Il ne se sent toujours pas obligé d’apaiser ses compatriotes sur le seul sujet à même d’apporter à tous la paix des cœurs et des esprits, celui de la fin de son mandat et de l’alternance démocratique.

Silence identique du côté de l’envoyé spécial de la présidente de la commission de l’Union Africaine, Edem Kodjo, surpris par la complexité d’un dossier qui pose un dilemme historique entre le respect des textes fondateurs et la volonté du régime de se succéder. Edem Kodjo dont on dit qu’il est tombé malade depuis bientôt plusieurs jours, et auquel des voix au sein de la commission de l’Union Africaine souhaitent désormais coller un adjoint afin d’atténuer les critiques qui collent à l’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en raison de sa sulfureuse réputation sur le continent.

Cerise sur le gâteau, le président de la Commission Nationale Electorale Indépendante a choisi, de son côté, de «glisser», au détour d’une récente interview à Washington, indiquant que les élections n’auront pas lieu en 2016. Et que la CENI va pour cela – une compétence qu’elle n’a pourtant pas – saisir la Cour Constitutionnelle, dont on se souvient que la saisie l’année dernière par la même CENI avait accouché du monstre des commissaires spéciaux. Corneille Nangaa espère-t-il que la coloration politique très prononcée de la Cour Constitutionnelle permettra de lever sans coup férir l’option d’une petite transition ? Toujours est-il que le président de la CENI ne semble pas avoir remarqué, dans sa vision d’un processus électoral inclusif, transparent, honnête et démocratique, que l’opposition a cessé de s’exprimer sur le terrain – même quand elle se réfugie dans les églises à l’instar du G7 récemment dans l’ex-Katanga-, que les activistes des droits de l’homme tels que les jeunes de Filimbi et Lucha sont poursuivis jusque dans leurs derniers retranchements…

Comble de malheur pour les Congolais, le chantage commence à se ressentir même dans l’attitude de la communauté internationale. Celle-ci attend des acteurs de la société civile et de l’opposition plus de détermination à inverser la courbe de l’histoire. Tout en connaissant le prix du sacrifice qu’une telle démarche suppose. Tout en sachant qu’en 2001 comme en 2006 et en 2011, les Congolais n’ont jamais été partie prenante des dynamiques qui ont fini, progressivement, par accoucher de l’impasse actuelle.

Le syndrome de Frankenstein, en somme. Faute, pour le savant, de stopper son invention, les dégâts se compteront ainsi de manière exponentielle. Soit parce que le régime rd congolais compte opérer sa mue en faisant progressivement main basse sur tous les rouages de l’Etat – à l’instar de ces gouvernorats remportés haut la main qui préfigurent une territoriale aux ordres. Soit parce que tout le monde veut compter sur une explosion dont personne ne peut dire qu’elle ne débouchera pas sur des violences à grande échelle et une balkanisation rampante.

En fin des comptes, l’impuissance de la communauté internationale s’est imposée comme une grille de lecture essentielle de l’impasse congolaise, particulièrement à l’occasion des récentes visites des envoyés spéciaux dans la région. Dont certains ont peiné à se faire recevoir par les autorités congolaises, et qui ont plus versé dans la langue de bois et les formules incantatoires que dans des propositions concrètes.

Faisant rapport au conseil de sécurité sur son récent séjour dans la région, le secrétaire général de l’ONU n’avait pas d’autre choix que de faire part de sa perplexité. Avant d’appeler au dialogue pour préparer la tenue des élections, à bonne date, dans le respect de la constitution.

“Je suis très préoccupé par l’impasse dans laquelle se trouve encore l’organisation des prochaines élections”, a indiqué Ban Ki-Moon, soulignant que “par le passé, les crises politiques qui ont frappé la région des Grands Lacs se sont traduites par des violences généralisées et de graves problèmes de sécurité ». Avant d’ajouter : «nous devons empêcher ce scénario de se reproduire”. On peut évidemment se demander si, plus que les autres fois, plus que sur d’autres terrains où l’ONU a toujours échoué avant de plier honteusement bagages, Ban Ki-Moon a été entendu par les protagonistes du mélodrame congolais.

La preuve de cet échec, c’est qu’inventoriant les moyens de dissuasion dont dispose la communauté internationale, les Congolais ne sentent pas, contrairement à la Troïka – Belgique, Etats-Unis, France – de l’époque de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), une forte implication des grandes puissances, en termes d’actions concertées, pour faire bouger les lignes. La variabilité des traitements – à la tête du client – appliqués aux différents régimes de la région n’est pas non plus la meilleure façon d’imposer une règle qu’on voudrait universelle au bénéfice de la démocratie, de la stabilité et de la sécurité dans le monde. Enfin, les contradictions entre acteurs majeurs de la communauté internationale sont telles à ce jour qu’aucune illusion n’est permise. En l’occurrence, quand les Anglo-Saxons insistent sur le respect des délais constitutionnels, on sent en revanche des nuances, sinon des réticences, du côté européen, où Belges et Français sont moins catégoriques.

On peut se demander ce que cela veut dire en termes de politique à suivre. Le résultat, pour le moins, ce sont ces initiatives pathétiques isolées qui ne rendent pas compte de l’engagement des gouvernements et de leurs dirigeants. L’appel lancé début février par le sénateur américain Edward J.Markey, a ainsi donné lieu à une séance de la commission sénatoriale en charge des affaires africaines, sans que le département d’Etat donne l’impression de vouloir s’y intéresser outre mesure. La démarche de la députée européenne d’origine belge Marie Arena qui a saisi début mars le parlement européen d’un projet de résolution finalement adopté le 10 mars, et dont le point le plus important est la recommandation des sanctions contre tous ceux qui bloquent le processus électoral et qui violent les droits de l’homme, ne semble pas non plus avoir ému la Haute Représentante de la politique extérieure et de la sécurité de l’UE.

Tout en promouvant le dialogue avec l’espoir que les Congolais trouveront bien le moyen de s’en sortir, quelle que soit la formule, la communauté internationale ne semble en revanche pas disposer d’une alternative aux sanctions. Celles-ci devraient même être le grand accélérateur des particules dans les jours et semaines à venir. Seulement voilà, la formule des sanctions n’a jamais donné la preuve de son efficacité – l’exemple burundais faisant foi – même si pour certains observateurs elle devrait symboliser l’engagement de la communauté internationale, quand elle ne constituerait pas l’occasion pour celle-ci de se laver les mains, ou de se tirer d’une situation embarrassante en brandissant l’incapacité des Congolais à se prendre en charge. Avant de les laisser s’entretuer.

D’ici là, un renforcement, certes nécessaire, du mandat de la Monusco dans le sens d’une plus grande protection des civils et d’une plus grande implication dans le processus électoral aiderait à soulager certaines bonnes consciences. Mais on doute que la formule de la sanction (gel des avoirs, restrictions des visas, mais aussi un signal clair de la part de la Cour Pénale Internationale), si elle ne se faisait pas accompagner d’un deal fondé sur des mécanismes sécuritaires solides et cohérents – sécurité physique, sécurité juridique et celle des avoirs – ainsi que sur des garanties de bonne fin négociées par la communauté internationale et acceptées par la classe politique congolaise – ait un impact réel sur ceux qui ne trouvent aucun bénéfice à entendre ce qu’on leur dit. Ou qui pensent que leur intérêt, même au risque de rendre illégitimes toutes les institutions et leurs leaders à partir de décembre 2016, réside dans le coup de force.