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Le temps : donnée intégrante du pouvoir en RDC

« Le temps est une donnée intégrante du pouvoir, et c’est pourquoi aucune disposition du processus de transition n’aura été réalisée selon le calendrier préalablement arrêté ». C’est la profession de foi des Professeurs Jean Omasombo Tshonda et Noël Obotela Rashidi exprimée en mars 2006 au travers d’un article intitulé « La dernière transition en RDC ». Elle est encore d’actualité.  La méthode Kabila est quasi la même : manœuvrer avec le temps, repousser les échéances ou les contourner, jouer à la précipitation, prenant ainsi de court les autres acteurs. Objectif ultime : retourner la situation en sa faveur. Ses victoires, voire sa prééminence, sont à ce prix.

On ne prédisait pas à Joseph Kabila une longue carrière à la tête de la RDC, tant son autorité paraissait molle comparée à celle de ses prédécesseurs, L.D. Kabila et surtout Mobutu, notent les deux Professeurs. Or, si le jeune Président ne semble pas faire peur à ses adversaires, c’est bien lui qui a dominé la gestion du pays avant, pendant et après la transition. Avec un caractère indolent certes, mais inéluctable, il entraîne ainsi la dynamique, et tous les autres acteurs finissent par lui emboîter le pas. Même ceux qui avaient pris les armes contre son père et contre lui. Pendant la transition « 1+4 », il a surfé sur les rivalités internes et les scissions dans le RCD et le MLC, pour apparaître comme le recours, ayant plus à offrir que les autres chefs des composantes politiques. Il a su disposer de la « tontine » des postes de pouvoirs et des moyens financiers, tant et si bien que plusieurs secteurs publics (entreprises, administration, diplomatie, forces de sécurité, Banque Centrale du Congo, etc.) demeurent encore sous sa seule autorité.

Joseph Kabila a ainsi fait preuve de sens tactique, ne lâchant qu’à son gré des petits morceaux de pouvoir. Pendant la transition, les autres belligérants ont dû prendre leur mal en patience avant que le partage ne soit conclu, et encore selon les nouvelles règles renégociées généralement à son avantage. Dans sa manière de négocier chaque virage, au niveau de chaque pallier, relèvent les professeurs Omasombo et Obotela, il n’a fait que gagner des parts qui lui ont permis de consolider son pouvoir personnel. Il l’a raffermi en jouant d’abord sur les appuis de la communauté internationale, puis, il a témoigné de sa capacité à manœuvrer dans l’espace proprement congolais.

Il s’observe que les exploits signés par Joseph Kabila tiennent de l’intégration du temps comme donnée du pouvoir. Il gagne et cherche à gagner toujours du temps. Aucune réforme depuis qu’il est au pouvoir n’a jamais été réalisée à échéance. La réforme de l’armée, par exemple, n’a jamais connu le début de son terme. Par contre, il a su garder la mainmise sur celle-ci et retourné les officiers issus des rangs rebelles. Leur personnel politique aussi. Le partage du pouvoir dans les entreprises publiques, la territoriale, voire la diplomatie, a été envisagé près de 2 ans après le début de la transition. En définitive, c’est lui qui a tiré des grands dividendes. Jusqu’à ce jour, la réforme du portefeuille de l’Etat n’a jamais été achevée.

L’autre réforme qui bat de l’aile depuis 10 ans, c’est celle des Cours et tribunaux, un des principaux bras séculiers du régime. L’éclatement de l’ancienne Cour Suprême de Justice en Cour constitutionnelle, Cour de cassation et Conseil d’Etat, est loin d’être effectif. La Cour constitutionnelle a été mise en place en avril 2015, neuf ans après. La Cour de cassation et le Conseil d’Etat ne le sont toujours pas avec ce que cela entraîne comme anachronisme dans le fonctionnement des juridictions. Et pour quels motifs ?

La décentralisation n’a pas dérogé non plus à la règle. Endéans 36 mois à dater du 18 févier 2006, son volet « découpage territorial » n’a pas été effectif. Joseph Kabila trouva des prétextes devant le Congrès en décembre 2009 : non viabilité de la plupart des nouvelles provinces et volatilité de la situation sécuritaire, particulièrement à l’Est. Cette question fut renvoyée à une loi. Alors que rien n’avait fondamentalement changé, il précipite le processus en 2015. Et pour quels dividendes ?

La loi du temps n’épargne pas non plus les élections. La CEI et toutes les CENI qui se sont succédé n’ont jamais eu du temps matériel pour préparer les élections. Mise en place en août 2003 avec l’installation de son bureau, la CEI est restée, faute de loi organique, inactive une année durant. Quand bien même cette loi est promulguée en juin 2004, c’est six mois après que le pays est doté des lois portant  la nationalité, l’identification et l’enrôlement des électeurs. C’est le 20 juin 2005, à 10 jours de la fin de la 1ère période de transition que l’opération d’identification et d’enrôlement d’électeurs commence par Kinshasa notamment. La loi électorale sera promulguée en mars 2006, à trois mois de la 2ème prolongation de la transition. Le 1er tour de la présidentielle se tient le 31 juillet, alors que la transition était censée se terminer le 30 juin 2006. Et le 2ème tour sera organisé le 29 octobre, quatre mois après. C’était le premier glissement.

D’autre part, la CENI devait succéder à la CEI aussitôt après l’installation du Parlement le 03 mars 2007. C’est le 03 mars 2011, soit 4 ans plus tard, qu’elle sera installée. Sans moyens conséquents, Ngoy Mulunda et ses collègues n’avaient donc que 8 mois pour organiser les élections présidentielle et législatives fixée au 28 novembre 2011. Le chaos électoral était donc inévitable.  Avec le comeback de l’Abbé Malumalu en juin 2013,  la CENI fixe au 27 novembre 2016 les élections présidentielle et législatives. Entre-temps, celle-ci, avec un cadre juridique déficitaire, un fichier électoral controversé et sans ressources, est incapable de relancer le processus électoral. Sur ces entrefaites, Corneille Nangaa prend les  commandes de la CENI après la démission de l’Abbé-président, malade. Faute de temps pour constituer le fichier électoral, il se lance dans le plaidoyer du glissement. Contrairement à la Constitution, il envisage de saisir la Cour constitutionnelle afin d’obtenir une rallonge, ce qui conduirait au glissement après le 20 décembre 2016. Pour autant que l’on connaît la réputation de la Cour constitutionnelle, la cause est entendue. Pour preuve son arrêt anticonstitutionnel ayant abouti à la désignation des Commissaires spéciaux pour administrer les 21 nouvelles provinces.

Par ailleurs, c’est à partir de janvier 2016, à 11 mois de l’échéance de décembre, que le Gouvernement a commencé à mettre au compte-gouttes de l’argent à la disposition de la CENI pour l’organisation des élections. Pourtant,  les préparatifs des élections devaient s’étaler sur les 5 ans de la législature. Pis encore, sur un budget de 1,2 milliard USD, l’Exécutif a convenu avec la CENI d’un plan de décaissement de 300 millions USD pour 2016, contrairement à 580 millions prévus au budget.

La CENI se trouve ainsi confrontée à deux problèmes, voir plus : pas de ressources suffisantes et manque de temps pour l’organisation des élections dans le délai constitutionnel. Encore une fois, le président Joseph Kabila fait preuve d’un « génie » en manipulant le temps et les institutions pour retourner la situation à son avantage dans la perspective de se maintenir au pouvoir hors mandat.

Dans la foulée, il élimine un à un ses adversaires pour demeurer seul maître à bord. Au nom de l’alliance avec Antoine Gizenga, il a laminé le PALU qui a perdu jusqu’à son identité, affaibli le MLC, malade de son leader incarcéré à la Haye, en débauchant certains de ses cadres, aujourd’hui membres du Gouvernement. L’UDPS verra sans doute son sort réglé sur l’autel du Dialogue politique, de plus en plus soutenu par l’Union africaine et certaines puissances occidentales. A cette allure, il ne reste plus que la population pour endiguer la marche royale de Joseph Kabila vers un glissement, à défaut de changer la Constitution pour briguer un troisième mandat. L’opposition et la société civile manifestent des faiblesses évidentes et souffrent du manque de leadership.

C’est cela la méthode Kabila. Elle intègre le temps comme une donnée intégrante du pouvoir. Elle consolide son pouvoir personnel, mais pèche par son incapacité – et c’est en cela que réside sa faiblesse – à susciter l’adhésion des populations, à mettre le pays sur l’orbite du développement et à exercer un leadership dans le pays et dans la région pour endiguer, par exemple, l’instabilité à l’Est. Seule voie donc pour subsister : la dérive autoritaire qui est à l’antipode de la démocratie.