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Le FCC de Kabila ou une coalition au bord de la crise de nerfs ?

Le feuilleton Modeste Bahati vs Joseph Kabila laisse transparaître un malaise et des frustrations au sein du FCC, la plateforme qui conserve la mainmise sur le Parlement congolais et les institutions provinciales. La coalition risque-t-elle d’exploser ?

En interne, tout le monde savait que Modeste Bahati partirait du camp de Joseph Kabila. Mais quand ? Personne ne pouvait le prédire. D’autant que cet homme politique, originaire du Sud-Kivu, paraissait, au fil des ans, s’accommoder avec son statut de leader de la deuxième force politique de la coalition au pouvoir. Mais surtout des arrangements, avantages et autres privilèges y afférents, même si ces derniers n’étaient toujours pas à la hauteur de ses revendications politiques.

Le divorce s’est enfin acté le 10 juillet à Kinshasa. À l’issue d’une conférence des présidents des partis et regroupements politiques du Front commun pour le commun (FCC), plateforme électorale de Joseph Kabila, Modeste Bahati a été suspendu pour une “durée indéterminée”. Dans la foulée, le frondeur a annoncé le retrait du FCC de l’Alliance des forces démocratiques du Congo et Alliés (AFDC-A), son regroupement politique. La faute à une affaire de désignation du candidat-président de la coalition au poste de président du Sénat. “C’est surtout une frustration de trop” confie au Groupe d’étude sur le Congo (GEC)l’un des proches collaborateurs de Modeste Bahati.

Malgré les 145 élus qu’il revendique, le leader de l’AFDC-A n’a en effet pas été adoubé par Joseph Kabila pour présider la chambre haute du Parlement congolais. Un scénario qui lui rappelle d’autres déceptions : celle de sa non désignation comme le dauphin du président sortant, voire les autres fois où il était annoncé Premier ministre sans que cela ne soit une réalité. Mais jamais Modeste Bahati n’avait tourné le dos à Kabila. Qu’est-ce qui a donc changé aujourd’hui ?

Un nouveau contexte qui donne des ailes

Entre-temps, le contexte politique a changé en République démocratique du Congo. Il a beau resté puissant avec une écrasante majorité parlementaire (Assemblée nationale et Sénat), Joseph Kabila n’est plus l’homme fort de Kinshasa. Le désormais ex-président n’a plus le dernier mot sur tout. Comme nous a rappelé d’ailleurs l’épisode du choix du Premier ministre : Albert Yuma que Joseph Kabila voulait voir à tout prix à la tête du prochain gouvernement n’a finalement pas été nommé parce que Félix Tshisekedi, le nouveau président, a mis son veto. Après d’âpres tractations, le poste est revenu à Sylvestre Ilunga Ilunkamba. Un personnage effacé qui ne figure pas parmi les caciques du clan Kabila.

Pour Modeste Bahati, le moment paraît alors plus propice pour défier Joseph Kabila sur le terrain politique. Dans ce bras de fer engagé, le sénateur espère obtenir le soutien du Cap pour le changement (Cach), la coalition constituée autour du nouveau chef de l’État. Jusqu’ici très minoritaire à l’Assemblée nationale et au Sénat, le Cach s’était résolu à former une majorité parlementaire avec le FCC. Mais, depuis des mois, les deux coalisés ne parviennent pas à constituer une équipe gouvernementale. “Les négociations sérieuses ont démarré il y a deux mois et, aujourd’hui, personne ne peut dire, même avec 50% de marges d’erreur, quand est-ce que le gouvernement va être formé”, nous avoue un proche de Félix Tshisekedi qui participe à ces discussions. Et pas sûr que la radiation de Modeste Bahati du FCC, décidé ce 15 juillet, soit de nature à accélérer enfin les choses. Au contraire.

Un partage du gâteau à hauts risques

Comme s’en inquiétait l’ex-vice Premier ministre Henri Mova Sakanyi quelques mois avant les scrutins de décembre 2018, lors d’une réunion interne de la Majorité présidentielle (MP) dont les enregistrements sonores avaient alors fuité dans la presse, “le gâteau (…) n’a pas grossi”. Depuis, la MP a été absorbée par le FCC qui est allé chercher d’autres alliés. Tous attendent désormais des portefeuilles au prochain gouvernement. Et beaucoup, à l’instar du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) et ses 53 députés nationaux propres (sans compter ses partis dits “tiroirs”), revendiquent la plus grosse part du gâteau au moment du partage des strapontins ministériels.

D’ailleurs, des sources concordantes parmi ceux qui discutent de l’architecture du prochain gouvernement nous ont indiqué qu’avant son éviction du FCC, Modeste Bahati s’était lui aussi intéressé de près à cette répartition des postes ministériels qui s’éternise entre le FCC et le Cach. Il s’était pointé à deux reprises au lieu des discussions pour y participer, mais, à chaque fois, des délégués du FCC, “sur instruction de [leur]autorité morale”, ont sollicité le report des négociations. Une illustration de plus du malaise latent entre Modeste Bahati et son ancienne famille politique. À ajouter au silence de Joseph Kabila qui n’a “jamais accusé réception au courrier que Modeste Bahati lui avait fait parvenir le 3 avril” pour lui annoncer son intention de briguer la présidence du Sénat, se plaint-on dans l’entourage du leader de l’AFDC-A.

Ce ne serait donc pas totalement non fondé de considérer que le frondeur cherche lui aussi à mieux se retrouver cette fois-ci dans ce partage du gâteau. N’a-t-il pas cessé de répéter, dans une interview accordée à Top Congo FM, qu’il faudra désormais compter avec son AFDC-A ? Autrement dit, l’AFDC-A de Modeste Bahati ne se voit pas dans l’opposition. Elle tient à prendre part au gouvernement comme un regroupement politique faisant partie de la majorité parlementaire. Ce qui va compliquer davantage l’équation autour de la table des négociations en cours entre le Cach et le FCC et qui pourrait, en conséquence, retarder la sortie du gouvernement.

D’autant que vient s’ouvrir en même temps une bataille de repositionnement politique de l’AFDC-A qui semble s’approcher du Cach. Au grand dam de Joseph Kabila. L’ex-président ne se laisse pas faire et s’active déjà à affaiblir celui qui a osé le défier. Pour y parvenir, ses lieutenants sont à la chasse pour ramener des élus AFDC-A au giron FCC. Selon des chiffres recueillis auprès de la coalition pro-Kabila, à la date du 15 juillet, ils seraient quelque 21 députés sur 37 à avoir tourné le dos à Modeste Bahati, proclamant leur loyauté à l’ex-président de la République. Un appel a également été lancé le même jour aux gouverneurs, vice-gouverneurs et autres élus provinciaux à “faire allégeance au nouveau leadership de l’AFDC-A” sous peine d’être exclus du FCC. Et le lendemain, ces dissidents sont revenus à la charge et ont annoncé l’exclusion de leur “ancien camarade” Modeste Bahati de l’AFDC-A.

Le piège du dédoublement 

Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Et surtout que peut-on entendre par “nouveau leadership de l’AFDC-A” ? En réalité, c’est la parade qu’utilisait la MP pour éviter que les élus qui quittent leur parti ou regroupement politique pour rester dans la famille politique de Joseph Kabila, ne perdent pas leur mandat électif. En créant une AFDC-A bis, le FCC voudrait en effet contourner les dispositions constitutionnelles qui stipulent : “Le député national, le sénateur ou le suppléant qui quitte délibérément son parti politique durant la législature est réputé avoir renoncé à son mandat parlementaire ou à la suppléance obtenus dans le cadre dudit parti politique.”

Si, en 2018, le ministère de l’Intérieur avait consacré le dédoublement des partis politiques frondeurs qui avaient quitté la MP pour rejoindre l’opposition, il n’est pas certain que le même procédé fonctionne sans accroc après le départ de Joseph Kabila du pouvoir. Dans le camp de l’ancien président, des stratèges sont déjà à la manoeuvre et se disent conscients de la nouvelle donne. Bien qu’éminemment juridique, “c’est avant tout une question politique”, laisse entendre l’un d’entre eux. “Notre but aujourd’hui, poursuit-il, c’est d’abord de nous assurer de la fidélité des élus AFDC-A qui ne se reconnaissent pas dans la ligne de Modeste Bahati.”

En tête de cette dissidence, considérée désormais comme la vraie ADFC-A par le FCC, pointe une député : Néné Ilunga Nkulu, 41 ans, élue de Malemba-Nkulu, dans le Haut-Lomami, l’une des quatre nouvelles provinces issues de l’ex-Katanga. Présidente du groupe parlementaire de l’AFDC-A avant la crise, c’est autour d’elle que dix autres élus et quelques cadres du regroupement politique avaient annoncé, le 5 juillet, leur soutien à la candidature d’Alexis Thambwe Mwamba, ancien garde de Sceaux et choix de Joseph Kabila pour la présidence du Sénat. Une déclaration qui “ne peut engager l’AFDC-A”, avait réagi, cinq jours plus tard, le camp resté fidèle à Modeste Bahati.

Alors, qui remportera cette bataille ? L’issue demeure incertaine. Dans les rangs de l’AFDC-A, au sein de la branche pro Modeste Bahati, l’on continue à brandir les textes constitutionnels et les dispositions du règlement intérieur de l’Assemblée nationale. Mais qui va trancher ? La justice sûrement. “On n’en est pas encore là !” On élude ainsi rapidement la question du côté du FCC. Le terrain est bien glissant pour les uns et les autres : le nouveau gouvernement, en occurrence le prochain ministre de l’Intérieur, aura aussi son mot à dire dans ce dossier. Argument de plus pour chaque camp d’espérer voir quelqu’un de loyal à sa cause occuper ce portefeuille stratégique.

Qu’en pense Félix Tshisekedi ?

Dans l’entourage du président de la République, l’on jure ne “pas être impliqué directement ou indirectement” au divorce entre Joseph Kabila et Modeste Bahati. Mais le Cach n’a toujours pas donné non plus de consigne de vote à ses quatre sénateurs. “Ça ne changerait pas la donne”, se justifie un haut officiel congolais.

Il en est de même d’un possible mariage entre l’AFDC-A et le Cach : aucune incidence sur la majorité parlementaire qui resterait entre les mains de Joseph Kabila. “Mais ce serait le début de l’explosion du FCC. D’autres partis et regroupements frustrés par la mainmise du PPRD n’hésiteront plus à suivre les pas de Modeste Bahati si leurs desiderata ne sont pas satisfaits”, veut croire un élu AFDC-A de l’aile Modeste Bahati. Une éventualité qui ne déplaît forcément pas au camp du chef de l’État.

Même s’il n’est pas encore question de soutien officiel à Modeste Bahati, certains cadres du Cach se frottent les mains et encouragent, en coulisses, le frondeur du FCC. D’autres se demandent même s’il ne serait pas plus judicieux pour ce dernier de basculer dans l’opposition et de pouvoir prétendre, grâce à son poids politique, au statut de porte-parole de l’opposition.  Une position qui, en l’état actuel, devrait revenir à Moïse Katumbi. La  piste est, pour l’instant, écarté par Modeste Bahati. Mais des calculs politiciens ne font que commencer…