FeaturedGuest Blog

La mauvaise conscience de l’Accord du Centre Interdiocésain

Majorité, opposition, société civile, par plateforme ou individuellement, la course est permanente en République démocratique du Congo pour l’accès à la mangeoire. Celle-ci est l’expression congolaise utilisée pour traduire l’exploitation de la fonction publique et, plus spécifiquement, des postes politiques pour un enrichissement illicite et rapide. Du coup, partis politiques, plateformes et associations diverses se font et se défont au gré des ambitions de leurs leaders ainsi que de leurs courtisans.

Plus de 400 partis politiques squattent ainsi l’espace politique congolais. La majorité se décompose en partis représentés au parlement et ce qui ne le sont pas. Il existe aussi plusieurs types d’opposition: parlementaire et extraparlementaire, les forces politiques et sociales acquises au changement organisées au sein du Rassemblement, l’Opposition républicaine, le Front pour le respect de la Constitution, la Dynamique de l’opposition et bien d’autres encore. Les mêmes subdivisions existent, sans compter, au sein d’une société civile qui a réussi l’exploit de se transformer en acteur politique, pourfendant allégrement la classe politique mais se comportant comme elle pour revendiquer l’accès à des postes politiques, renonçant ainsi à son rôle de conscience critique.

Le résultat, c’est que les maigres ressources financières de la RDC sont au mieux dilapidées par les élites au pouvoir, pour y accéder ou s’y maintenir, à coup de billets de banques, avec comme principale conséquence que le Congolais vit finalement avec moins de 2 dollars par jour pour un revenu national brut par habitant d’environ 680 dollars par an selon les chiffres de l’indice de développement humain du PNUD dans son rapport 2015. Le chômage y atteint plus de 80% de la population active. Le secteur productif a pratiquement cessé d’exister, tandis que les hôpitaux se sont transformés en mouroirs faute de soins appropriés mais surtout de médicaments. Les routes, y compris dans la grande métropole de Kinshasa, souvent mal construites ces dernières années en dehors des normes et sans contrôle par des entreprises chinoises, n’existent que de nom après avoir englouti des sommes colossales qui ont généralement pris la direction des poches des élites, dont l’enrichissement ostentatoire se traduit par des constructions frénétiques des immeubles en hauteur, des acquisitions de véhicules dernier cri, etc.

Le même phénomène, en dehors des cabinets ministériels, s’exprime aussi par des détournements monstres dans l’administration et les entreprises publiques, où des pans entiers de sociétés minières publiques comme la Gécamines sont cédés avec une complaisance coupable à des milieux d’affaires étrangers souvent cités, comme dans les Panama Papers, pour être intraçables et loger dans les paradis fiscaux, où ils excellent dans des acquisitions et des cessions louches des minings congolais.

Le cas, par exemple, de l’opération en cours de rachat par le groupe suisse Glencore, pour 905 millions d’euros, de parts dans deux mines en République démocratique du Congo appartenant au magnat israélien Dan Gertler. Lorsque l’on sait que, récemment, le même homme d’affaires a touché plus de 900 millions de dollars de royalties revenant à la Gécamines, on ne peut que se dire surpris à la fois par l’énormité des sommes en jeu et les conditions d’opacité dans lesquelles se déroulent ce genre d’opérations au profit des milieux d’affaires proches du pouvoir congolais.

Glencore, basé en Suisse, a en effet indiqué qu’il allait acquérir pour 960 millions de dollars les parts détenues par Fleurette Group, holding du milliardaire israélien, dans les mines de Mutanda (31%) et du Katanga Mining (10,25%). En d’autres termes, Glencore au sein duquel Dan Gertler possède des parts, contrôlera la totalité de la mine de cobalt de Mutanda et 86% des parts dans la mine de cuivre du Katanga Mining. Ce qui a justement fait dire à l’ONG britannique Global Witness que “cette opération soulève encore de sérieuses questions pour Glencore au sujet de son long partenariat avec Gertler”.

Au-delà de la problématique, récemment soulevée par Bloomberg, de l’acquisition par la famille biologique du chef de l’Etat des pans entiers de l’économie congolaise, avec des sociétés dans presque tous les secteurs juteux, des récents rapports d’ONG, des groupes de recherche comme des experts de l’ONU ont abondamment dénoncé le fait que des officiers de l’armée ont souvent détourné, à l’Est, la ration destinée aux militaires au front, leur solde ainsi que du matériel au profit des milices qu’ils alimentent pour soutenir les divers trafics d’or, de coltan et de cassitérite se déroulant dans les territoires qu’ils contrôlent, expliquant l’étrange multiplication et l’exceptionnelle longévité des groupes armés.

Bref, autant de ressources copieusement détournées de leur véritable destination qui est le développement du pays, faisant dire à l’ONG Transparency International dans son classement 2017 que la RDC était l’un des pays les plus corrompus au monde, avec sa 156ème place sur 176 pays classés. Avant de lancer un cri d’alarme : « Dans beaucoup de pays, les populations ne parviennent pas à satisfaire leurs besoins les plus élémentaires et vont se coucher affamées chaque nuit à cause de la corruption, pendant que les puissants et les corrompus mènent un train de vie somptueux ».

Des experts du Pnud (Programme de Nations Unies pour le développement) cités dans le « Rapport national sur le développement humain en RDC » ont évoqué parmi les risques et contraintes qui plombent l’émergence en RDC la « forte prévalence de la corruption consacrant le règne de l’arbitraire dans l’application de la législation économique – en favorisant certains opérateurs par l’octroi d’exonérations indues ainsi qu’en préjudiciant d’autres par la multiplicité des droits et taxes illégaux. Les autres facteurs généralement cités par les mêmes experts touchent à l’enlisement de la population dans la pauvreté et les inégalités à la base des tensions sociopolitiques, la gouvernance économique caractérisée par la prédation des ressources nationales et son accaparement par une minorité organisée autour des multinationales, des élites au pouvoir ainsi que leurs courtisans.

Le mal, qui persiste depuis la période des indépendances et qui a perduré à travers et grâce aux différents régimes qui se sont succédé au pouvoir est si profond qu’il a fini par décourager les bonnes volontés malgré la succession de plusieurs projets initiés pour son éradication mais qui ont souvent pris les allures d’une vaste mystification destinée à se donner bonne conscience. On peut citer, sous Mobutu, « le mal zaïrois », les « 10 fléaux » ou encore « Plus rien ne sera comme avant » ; et sous les Kabila «La tolérance zéro » ou encore la nomination d’un conseiller spécial en matière de lutte contre la corruption et le blanchiment qui semble s’être perdu dans les travers affairistes de Kinshasa. Des programmes de développement les uns plus lyriques que les autres ont également fleuri sur la misère du plus grand nombre. Le cas de «Retroussons les manches » et «Objectif 80 » sous Mobutu, mais aussi «Se prendre en charge » sous Kabila père et «Les cinq chantiers de la République » tout comme « La Révolution de la Modernité » sous Kabila fils.

Le mal, en réalité, est plus profond qu’on ne le dit généralement. Si endémique qu’au fil des différents moments de relecture de l’histoire de la RDC, élites comme experts, les unes parce qu’elles ont toujours rejeté l’idée de la remise en cause des privilèges, les autres du fait que leur obsession a toujours été de reproduire les mêmes tares en intégrant le système de prédation, personne n’a jamais affiché le courage de changer le cours des choses et d’inverser l’échelle des valeurs, de sorte que les compromis ont toujours fini par «glisser » pour se transformer en compromissions et ne s’arrêter qu’au partage équitable et équilibré du pouvoir. Ce fut le cas à la Conférence nationale souveraine, au Dialogue intercongolais de Sun City ainsi qu’aux Concertations nationales.

Au moment où l’Accord de la Saint Sylvestre (31 décembre 2016) a de nouveau mis en avant la théorie du partage du gâteau, la question est de savoir si les Congolais n’ont pas, une nouvelle fois, raté et le coche et la cible ? Surtout quand on sait que cet accord n’a pas réussi à remettre en cause les fondements du régime en place et n’a pas du tout permis l’inversion totale de l’échelle des valeurs qui fondent la société congolaise. Encore une question de conscience pour nos évêques.

Jean KENGE MUKENGESHAYI

Classement index Transparency International 2016

Screen Shot 2017-02-17 at 12.14.50 PM