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Interview avec Isidor Ndaywel à Nziem

Isidor Ndaywel est un intellectuel congolais et l’auteur de L’histoire générale du Congo: De l’héritage ancien à la République démocratique. Il a enseigné et conduit des recherches à l’Université de Kinshasa, à l’Université de Lubumbashi, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’Université Paris I. Il est l’un des leaders du Comité des Laïcs Catholiques (CLC) qui a organisé les manifestations du 31 décembre et 21 janvier.

Vous êtes un historien de renommée, mais vous avez aussi travaillé comme coordonnateur scientifique pour la fête du cinquantenaire de la République démocratique du Congo en 2010 et comme commissaire général du 14ème sommet de la francophonie en 2012. Pourquoi vous vous êtes lancé dans un mouvement contre le gouvernement actuel ?

C’est précisément parce que je suis historien, coutumier de la lecture des faits d’évolution du Congo, que j’ai été amené à prendre cet engagement. J’ai fait le constat que la société congolaise était devenue l’otage d’une oligarchie en place et qu’elle était profondément divisée, et en proie à plusieurs fléaux à la fois : misère généralisée, corruption, insécurité, absence de gouvernance véritable, justice à plusieurs vitesses. En plus de tout cela,   l’espoir d’une sortie de crise grâce à l’alternance programmée tourne au cauchemar. En effet, sur ce dossier des préparatifs des élections, le peuple vit une accumulation de  frustrations. Le risque est grand que tout cela conduise à des réactions suicidaires de la population, pouvant aboutir au chaos. Nous sommes le pays africain qui a connu le plus grand nombre de « rébellions ». Une de plus est naturellement dans l’ordre du possible.  Raison pour laquelle mes amis et moi avons pris l’option de mener cette action préventive pour préserver la paix civile, à la suite de l’appel pathétique des évêques.

Bien entendu, j’ai servi mon pays dans le passé. J’ai mis mon expertise à sa disposition, pour l’organisation scientifique des manifestations du cinquantenaire de l’indépendance (2010) et pour coordonner les travaux des préparatifs du Sommet de la Francophonie à Kinshasa (2012). Mais cela ne fait pas de moi l’obligé d’un régime. Je ne suis pas tenu de défendre l’indéfendable, au seul motif que j’aurais apporté une contribution, dans le passé, à l’organisation ponctuelle de deux grandes manifestations

Comment est né le CLC ? Comment est-il structuré ?

Notre CLC est en réalité une résurgence du CLC qui avait organisé la manifestation des chrétiens le 16 février 1992 pour arracher à Mobutu la décision de la réouverture de la Conférence nationale souveraine. Quelques-uns parmi nous y avaient pris part. Ce Comité a fait peau neuve, avec de nouveaux acteurs, pour mobiliser à nouveau les chrétiens et les Congolais de bonne volonté pour résoudre des problèmes cruciaux et existentiels de la société, suite à l’appel des évêques.

Né comme structure ponctuel, le CLC est porté à présent par une reconnaissance canonique qui l’autorise de prendre des initiatives qu’il juge utile pour appliquer sur le champ politique les directives pastorales de l’Eglise. Nous travaillons dans la collégialité mais avec distribution des tâches spécifiques pour chacun.

Le 31 décembre on a vu des prêtres accompagnant les marches du CLC. Quelle est la relation entre le CLC et l’église catholique ?

Le CLC est né comme une initiative catholique, à la suite de l’appel des évêques du Congo demandant aux laïcs de s’engager dans une action de sauvetage de la société car celle-ci « allait très mal ! ».  Mais ces actions font appel à tous les croyants et hommes de bonne volonté. Le 21 janvier, on a vu les protestants, les musulmans, les évangélistes se mobiliser, y compris des militants des mouvements citoyens et  des partis politiques d’opposition.

Quel est l’objectif du CLC ? Y’a-t-il espoir de voir appliqué l’Accord du 31 décembre ou est-ce que vous voulez tout simplement que Kabila démissionne, comme demandent beaucoup au sein de l’opposition et la société civile.

L’objectif du CLC  consiste à se faire l’interprète des aspirations du peuple congolais. Celui-ci s’est décidé à prendre en mains son destin ; ce peuple veut le changement dans la paix, conformément aux Accords du 31 décembre 2016. Si Kabila ne veut pas ou n’est pas capable de traduire ces aspirations dans les faits, il va sans dire que les Congolais finiront par prendre leurs responsabilités.

En quoi ce moment ressemble-t-il aux contestations lors de la Conférence nationale souveraine (CNS) en 1992 ? En quoi cette période ressemble-t-elle aux dernières années de Mobutu ?

Il y a des similitudes et des différences. Des similitudes, d’abord ! Il est question, dans les deux cas, d’une crise ayant pour toile de fond l’alternance politique ; les tenants du pouvoir refusant d’en prendre acte accumulent des stratégies, des pièges mais aussi des erreurs… pour se maintenir au pouvoir. Une autre similitude c’est la misère du peuple ; la divagation des politiciens de l’opposition, versatiles à souhait et, se prêtant à être achetés par le pouvoir. Les différences sont également fondamentales. Le régime de Mobutu était une dictature qui prétendait se « démocratiser ». Avec Kabila, on est dans un régime prétendument démocratique mais qui s’érige en dictature. Toujours avec Kabila, tout le monde a en mémoire le scénario de la chute de Mobutu alors que pour ce dernier on naviguait à vue, n’ayant pas un cas précis similaire dans notre histoire nationale. Autre détail : le surgissement des réseaux sociaux, qui est d’un apport plus qu’appréciable dans la mobilisation des Congolais d’ici et d’ailleurs, n’était pas acquis aux temps de Mobutu.