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Félix Tshisekedi a-t-il les moyens de sa politique ?

Après plusieurs mois d’attente, le premier gouvernement de l’ère Félix Tshisekedi a été enfin mis en place. Le chef de l’Etat rêve d’un « grand changement » en RDC. A-t-il les moyens de le réaliser ?

Félix Tshisekedi le sait sans doute. Matérialiser son rêve d’un « Congo meilleur » et donner corps aux 15 piliers du gouvernement de coalition passeront nécessairement par un « grand changement » des mentalités, mais surtout celui des pratiques dans la gestion de la chose publique. Le président en a d’ailleurs fait le serment, début septembre, dans un clip vidéo moderne diffusé sur la télévision publique et largement relayé sur les réseaux sociaux.


Mais se donne-t-il réellement des moyens pour relever le défi ? Des signaux de ses premiers mois aux commandes de la RDC laissent plutôt perplexe plus d’un observateur. « Au regard du contexte socio-économique et politique actuel, je suis très sceptique. Je ne vois pas comment Félix Tshisekedi peut s’en sortir et nous surprendre », craint un politologue, connaisseur des arcanes du pouvoir congolais. Un avis que partage d’ailleurs la majorité des acteurs politiques, des diplomates et des membres de la société civile congolaise que nous avons interrogés à ce sujet. De ces échanges, souvent off the record – via WhatsApp et au téléphone – il en ressort deux observations majeures :

1. Contrairement au début de l’ère Kabila, Félix risque de pas bénéficier de bouffée d’oxygène pour les caisses de l’Etat

Les Congolais se souviennent encore des « Cinq chantiers » et de la « Révolution de la modernité ». Ces deux programmes successifs ont accompagné les deux mandats de Joseph Kabila. Mais avec, à chaque fois, leur corollaire des résultats mitigés. Pourtant, dès son arrivée au pouvoir début 2001, à la suite de l’assassinat de son père, le jeune président (il n’avait que 29 ans) bénéficie de l’accompagnement de la communauté internationale. Entre juin 2002 et juin 2005 par exemple, la dette due aux créanciers du Club de Paris est considérablement réduite, passant de 9, 09 milliards à 380 millions de dollars. Le pays accèdera beaucoup plus tard que prévu (juillet 2010) au programme des Pays pauvres très endettés (PPTE). Un retard justifié par la signature des contrats chinois à l’issue de la présidentielle de 2006.

Une fois élu président, Joseph Kabila a voulu en effet aller vite dans la matérialisation de ses promesses électorales, en se tournant vers la Chine. Mais, cet « accord du siècle » paraissait mal ficelé, voire opaque. Il se résumait en la construction de 3 500 km de routes, 3 500 km de chemins de fer, des infrastructures de base et de voiries d’une valeur de 6,5 milliards de dollars contre l’exploitation des minerais congolais. Des réalisations qui, finalement, n’ont pas pu se concrétiser, comme cela était prévu.

Le contexte s’annonce beaucoup plus compliqué pour Félix Tshisekedi. Le successeur de Joseph Kabila risque de ne bénéficier pas de la même bouffée d’oxygène pour les caisses de l’Etat. Au contraire. « La croissance du PIB devrait fléchir à 4,3 % en 2019, du fait de la baisse des prix du cuivre et du cobalt après les pics enregistrés en 2018. Un déficit budgétaire de 0,2 % du PIB est attendu, car les recettes minières devraient être plus faibles qu’en 2018 (…) Sur la base des politiques actuelles, les recettes resteront bien en deçà de la moyenne des pays d’Afrique subsaharienne en dépit de l’impact positif du nouveau code minier », prévenait début septembre le conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) à l’issue de sa mission de « consultation » avec la RDC. Et le pays a assisté, impuissant, à la chute vertigineuse du cours du cobalt. Les six premiers mois de 2019, le prix du métal a perdu jusqu’à 58 % de sa valeur. Il en est de même du cuivre, l’autre principale source de revenus pour l’Etat congolais. Le tout, sur fond de soupçons et de détournements de fonds publics ainsi que des guéguerres de positionnement au sein même de la présidence de la République.

En tout cas, sur le terrain de la concrétisation du « rêve » du chef de l’Etat, cela commence déjà à se ressentir. Illustration avec la question de la gratuité de l’enseignement de base, l’une des promesses les plus importantes de Félix Tshisekedi. Nombre d’intervenants dans le secteur éducatif s’interrogent par exemple sur sa viabilité. D’autant que persiste une « réticence de la part de certains acteurs majeurs du système éducatif (…). Et le ministre de l’Enseignement primaire, secondaire et technique [Willy Bakonga] a dû rétropédaler, en indiquant, lors d’une sortie médiatique le 16 septembre, que la gratuité ne concernait pas les deux dernières années de l’enseignement de base (les classes de 7e et de 8e). Ceci provoque la confusion et le doute dans l’opinion », relève Yves Zihindula, expert au sein d’Accelere!2, un programme d’appui à la réforme de l’éducation en RDC, financé par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) et la Coopération britannique.

Cette nuance introduite par le ministre s’expliquerait par des raisons financières, « les deux dernières années de l’enseignement de base [étant] des classes de recrutement, donc bondées, et nécessitant plus d’argent », soutient de son côté un autre spécialiste de l’éducation, contacté par le Groupe d’étude sur le Congo (GEC). Une vieille question resurgit : l’Etat dispose-t-il aujourd’hui des moyens pour financer, enfin, la gratuité de l’enseignement primaire ? « Le droit à l’éducation est inscrit dans la Constitution et j’ai voulu marquer le coup : décréter la gratuité de l’enseignement fondamental, ce qui représente un budget de 37 millions de dollars par mois. Il est possible de dégager ces fonds, et des partenaires internationaux comme la BAD (Banque africaine de développement) ont déjà accepté de nous suivre, je les en remercie… Notre ambition est d’étendre cet effort à l’enseignement secondaire, puis supérieur », répond, optimiste, Félix Tshisekedi dans une récente interview accordée au journal belge Le Soir.

Mais l’estimation du coût par le chef de l’Etat paraît bien en deçà des chiffres avancés jusqu’ici par des partenaires financiers et techniques du secteur de l’éducation en RDC. Un document brut de l’un de ces derniers, consulté par le GEC, évalue par exemple à 1,5 milliard de dollars par an le budget de cette mesure, et ce, à condition que certains préalables soient respectés : amélioration de la gouvernance interne du secteur de l’éducation (mise en place d’un cadre légal actualisé, sa déclinaison en procédures, et de compétences), maîtrise des effectifs des enseignants » entre autres. Bien que Félix Tshisekedi le mette en avant, ce chantier éducatif n’est pas le seul qui attend le président. Il y en a plusieurs autres : pacifier l’est du pays, relancer l’économie, construire des infrastructures de base, …

2. Félix s’expose à des marchandages permanents au sommet de l’Etat

L’équation se complique davantage sur le terrain politique. Ne disposant pas de majorité parlementaire, Félix Tshisekedi s’est coalisé avec Joseph Kabila. Leurs plateformes politiques respectives – Cap pour le changement (Cach) et Front commun pour le commun (FCC) – constituent ainsi la coalition au pouvoir. Si le nouveau président semble avoir remporté quelques batailles dans le jeu de rapports de force avec son « partenaire de l’alternance » lors des tractations avant la formation du gouvernement (refus de nommer Albert Yuma, choix de Kabila, comme Premier ministre), il en a également perdu quelques-unes. « C’est le cas notamment des ministères des Finances et de la Justice que le FCC a finalement conservés alors que certains cadres de Cach le revendiquaient jusqu’en faire un ‘casus belli’ », fait observer une source qui a suivi de près ces négociations.

Une rencontre de la coalition FCC-Cach autour de Joseph Kabila.
Une rencontre de la coalition FCC-Cach autour de Joseph Kabila. Photo relayée sur les réseaux sociaux, septembre 2019.

Tout semble indiquer que ces marchandages politiques ponctueront le quinquennat de Félix Tshisekedi. Non sans risque de remettre en cause l’autorité de chef de l’Etat. C’est le cas d’une série d’ordonnances annoncées le 3 juin à la télévision nationale, relatives à la mise en place des mandataires publics à la Gécamines et à la Société nationale des chemins de fer (SNCC). Trois mois plus tard, elles ne sont toujours pas appliquées… Et pour cause ? Le fait que Félix Tshisekedi aurait nommé certains animateurs de ces sociétés publiques « sans concertation avec notre autorité morale, Joseph Kabila », soutient un proche de l’ancien président. En conséquence, Sama Lukonde Kyenge, un proche et cadre du parti Avenir du Congo de Dany Banza, l’ambassadeur itinérant du président qui a travaillé sur cette mise en place, n’a toujours pas pris ses nouvelles fonctions de directeur général de la Gécamines. Il en est de même du « patriarche » de l’ex-Katanga Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza, placé à la tête de la SNCC.

Pour l’instant, dans l’entourage du chef de l’Etat, l’on exclut tout retrait de ces ordonnances. « Ce serait désastreux pour l’image de Félix. Le nouveau ministre en charge du portefeuille s’activera pour les mettre en œuvre », espère un conseiller à la présidence de la République. La balle se trouve donc entre les mains de Clément Kwete, réputé très proche d’Evariste Boshab, l’un des caciques du pouvoir de Joseph Kabila. Pour contourner le souhait de Félix Tshisekedi de voir émerger des « nouvelles figures » au gouvernement, des personnalités du premier plan du camp Kabila avaient alors choisi d’adouber ainsi leurs acolytes les plus fidèles pour les représenter au sein de l’équipe gouvernementale. Dans ce contexte, il sera délicat pour Clément Kwete d’obtempérer et d’enclencher l’application des ordonnances présidentielles sans l’aval de Joseph Kabila.

Une illustration des bras de fer attendus et des marchandages permanents dans tous les domaines qui nécessiteront le contreseing du Premier ministre, issu lui aussi du FCC : nomination et révocation des magistrats, des ambassadeurs, des officiers de l’armée et de la police, des hauts fonctionnaires, … Idem de certains actes du chef de gouvernement qui devront être contresignés par les ministres en charge de leur exécution. « Le décor est planté pour nous conduire droit vers une cacophonie gouvernementale », avertit un spécialiste du droit constitutionnel congolais. Et les promesses de Félix Tshisekedi, qu’adviendront-elles ?