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Faut-il sauver le «soldat» Kodjo ?

La République démocratique du Congo est inquiète. Dans dix mois prend fin le deuxième et dernier mandat du président Joseph Kabila. Pourtant, la perspective d’une passation civilisée et démocratique du pouvoir semble chaque jour s’éloigner un peu plus.

La dernière tentative en date pour relancer l’idée du dialogue politique national et inclusif, pas plus que celles qui l’ont précédée, n’offre de garantie quant à sa viabilité au regard de la division qui s’est installée une fois de plus au sein de la classe politique.

Entre début décembre 2015 et début janvier 2016, un mois à peine a en effet suffi pour aller des consultations effectuées par l’Algérien Saïd Djinnit à celles du Togolais Edem Kodjo, du processus conduit par l’ONU à celui mené par l’Union Africaine.

Les Congolais ne savent pas toujours ce qui s’est passé, alors que dans les milieux diplomatiques on suppute sur l’inconciliabilité des positions des partisans du respect des délais constitutionnels et de ceux du glissement comme mode de conservation du pouvoir.

Arrivé lundi 18 janvier à Kinshasa avant de repartir sur Addis-Abeba, Edem Kodjo avait une mission exploratoire, selon les termes du communiqué de la Commission de l’Union Africaine daté du 14 janvier, consistant à «mener les consultations nécessaires au lancement du dialogue». Une mission qui a donné lieu à un glissement sémantique dans le chef d’un des porte-paroles de la majorité, André Atundu Liongo, pour qui «il est temps que nous allions au dialogue, avec la présence de ce facilitateur qui est africain et qui aime le Congo ». L’ancien Premier ministre togolais n’a pas cru devoir se départir de cette querelle de sémantique entre mission exploratoire et facilitation quand, faisant le bilan de ses premières consultations sur Radio France Internationale, il indiquait avoir été mandaté «pour faire en sorte que ce dialogue soit un succès», et que les premières consultations achevées, il allait voir avec Mme Zuma «comment on ajuste les choses pour mon prochain séjour en RDC».

Edem Kodjo n’a pas toujours été en mesure d’évacuer les principales critiques qui ont accueilli sa mission. A commencer par celles du collectif «G7 et Dynamique de l’opposition» qui a reproché au communiqué de l’UA de ne pas refléter la situation actuelle en RD Congo ; de ne pas prendre la mesure exacte de la crise artificielle «créée par le président Joseph Kabila et sa famille politique qui tiennent à demeurer au pouvoir contre la volonté du peuple congolais et en violation de la constitution de la république» ; de faire fi des textes fondamentaux de l’Union Africaine, plus particulièrement son Acte constitutif, la charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi que celle de la démocratie, des élections et de la gouvernance.

Plus terre à terre, d’autres critiques ont surfé sur des présumés intérêts de la famille Zuma dans les minings et le pétrole en RDC, accusant même la position de la présidente de la commission de l’Union Africaine d’être une sorte de «caution inacceptable apportée à la tentative du président Kabila et de sa majorité de remettre en cause l’ordre politique et institutionnel démocratique convenu par toutes les forces vives de la Nation congolaise au dialogue intercongolais à Sun City», pourfend le communiqué conjoint G7-Dynamique de l’opposition. Avant de proclamer que «la seule solution à l’impasse actuelle est le respect de la constitution, l’alternance démocratique conformément à la constitution, l’organisation d’élections libres, pluralistes, transparentes et crédibles, dans le délai constitutionnel». La même position a été réitérée par le Front Citoyen 2016 dans son communiqué daté du 16 janvier 2016.

Une véritable bronca, en somme, a accueilli la mission d’Edem Kodjo et, au-delà, l’initiative de la présidente de la commission de l’Union Africaine, que des mauvaises langues présentent souvent comme le syndicat des chefs d’Etat africains et le dernier sanctuaire des dictateurs en perdition.

Dans une lettre datée de Bruxelles le 26 janvier 2016 adressée à la présidente de la Commission de l’Union Africaine, Etienne Tshisekedi, au nom de l’Udps, y est allé de sa partition en rappelant la position traditionnelle de son parti ainsi que les conditions que ce dernier met habituellement à sa participation au dialogue. «Le dialogue politique doit être conforme aux prescrits de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba de février 2013 ainsi qu’aux résolutions subséquentes du Conseil de sécurité des Nations-Unies (2098, 2147, 2211)». Outre la médiation internationale, – « le dialogue doit être convoqué sous l’égide de la communauté internationale » et avoir un « facilitateur convenu par toutes les parties » – l’Udps insiste sur le fait que le forum doit permettre de garantir : le respect de la constitution et des délais qu’elle prescrit ; le règlement du contentieux électoral de 2011 ; la restructuration de la CENI ; l’organisation d’un processus électoral crédible et apaisé ; l’alternance politique par un transfert pacifique du pouvoir, dans le respect de l’expression du peuple.

Pour l’Udps, «Monsieur Joseph Kabila, en tant que l’une des parties prenantes à ce dialogue politique, ne peut s’arroger le rôle d’être à la fois juge et partie. Il ne peut donc pas l’initier ni en définir l’ordre du jour, ni même en donner une quelconque orientation».

Alors, fin de non-recevoir? Sans doute pas. Dans la même lettre, Etienne Tshisekedi confirme sa «disponibilité pour tout entretien pouvant permettre l’avancement du processus déjà entamé». Pour autant, les conditions posées par le leader de l’Udps paraissent inacceptables, sauf revirement spectaculaire et, sans doute, une pression réitérée, pour Joseph Kabila et la majorité. Ce qui pourrait laisser le champ libre à des affrontements, quand, d’un côté, la répression sur les militants des droits de l’homme, la presse et l’opposition s’accentue et que, de l’autre, la surface de la contestation ne cesse de monter.

Alors, faut-il oui ou non sauver le soldat Kodjo et, par ricochet, la démarche de Mme Zuma ? La question, qui semble avoir plombé l’initiative de l’ONU, est celle de savoir à quel prix, entre la préservation des acquis de la démocratie et le confort de quelques personnes qui n’hésiteraient pas, pour leur survie, à mettre le feu à la maison.