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Discours à la Nation contre discours de la Nation

Lundi 15 décembre 2015, Joseph Kabila souhaitait être entendu à l’occasion de son message solennel à la nation.

Devant les deux chambres du parlement réunies en congrès, il a décliné son bilan. Il s’est félicité des progrès réalisés dans plusieurs secteurs de la vie nationale, s’inquiétant néanmoins de la tendance baissière des cours des matières premières sur le marché international.

Comme un écho à ce bilan, le dernier rapport en date du PNUD sur l’Indice du Développement Humain (IDH) atteste des avancées engrangées par la RDC. Par rapport à la notation de 2013, dans laquelle elle figurait à 186ème place sur 187 pays, la RDC a gagné 11 places en 2014, passant à la 176ème place sur 188 pays.

Le PNUD salue notamment des progrès en termes d’espérance de vie qui se situe désormais à 58,7 ans, pour un revenu par habitant de 680 dollars par an après avoir longtemps stagné en deçà du seuil de moins d’un dollar par jour.

Fort d’un bilan à ses yeux flatteur, Joseph Kabila s’est ensuite étendu sur le dialogue national inclusif, voulu comme une panacée, un remède miracle pour faire face à tous les problèmes que plus de deux mandats successifs à la tête de l’Etat n’ont apparemment pas permis de résorber. Pour souligner sa volonté, il a fustigé ceux qui ne pensent pas comme lui, précisant qu’il ne permettrait «pas que le sacrifice consenti ensemble au cours des dernières années soit compromis par ceux qui, de mauvaise foi et de manière délibérée, choisiront de rester enfermés dans leur posture négativiste, refusant le dialogue au profit de complots contre la république et en promettant sang et sueur à notre peuple ».

Un «glissement » sémantique voulu et assumé, mais tout aussi critiquable. Il est en effet difficile de se faire à l’idée que rappeler le prescrit de la constitution, plaider en faveur de l’alternance démocratique soit synonyme de complot !

Hier encore adoubé par la communauté internationale, Joseph Kabila n’a pas hésité non plus à verser dans une sorte de surenchère verbale en déclarant que «ce n’est pas non plus des Nations Unies, de l’Orient ou de l’Occident que viendront les solutions à nos problèmes, mais plutôt de nous-mêmes et par le dialogue entre des Congolaises et des Congolais ».

Le message à la Nation de Joseph Kabila a-t-il été réellement entendu par ses véritables destinataires, ces Congolaises et Congolais dont il parle?

Notons qu’au moment où le chef de l’Etat congolais lisait son discours, une bonne partie de la ville de Kinshasa, si ce n’est de la RDC, n’avait pas de courant. Que beaucoup de ses compatriotes continuaient à subir les affres des inondations. Que plusieurs routes avaient rendu l’âme, isolant des pans entiers du territoire national. En fait, une sorte de pied de nez au bilan que venait d’administrer Joseph Kabila.

Pour ne citer qu’eux, les Kinois coincés dans d’interminables embouteillages par ce lundi caniculaire, interdits de circuler sur de rares tronçons de route encore praticables, avaient une humeur plutôt massacrante et le cœur ailleurs. Dans les bus, les marchés, les institutions universitaires ou, tout simplement, dans la rue, les plus déterminés ont carrément posé la question qui fâche : «A-t-il dit que son deuxième mandat sera effectivement le dernier ?

Une question reprise avec son espièglerie habituelle par l’ex-MP devenu G7 et président de l’Unafec, Gabriel Kyungu wa Kumwanza, qui a publiquement indiqué avoir voulu entendre «le président faire allusion à son départ, conformément à la constitution », avant de critiquer le fait que Joseph Kabila a évité de faire allusion à la constitution qui lui a donné le mandat de diriger le pays. «Le chef de l’Etat, du début à la fin de son discours, a évité de citer une seule fois le nom constitution. Or, quand il avait prêté serment, il a dit qu’il jurait d’observer et de défendre la constitution et les lois de la République », a martelé Kyungu wa Kumwanza au cours d’une conférence de presse à Lubumbashi. Avant d’ironiser sur le dialogue proposé par Joseph Kabila : «Il nous parle d’un dialogue qui n’a ni tête ni queue. D’un côté, on nous dit qu’on est en train de préparer la médiation nationale. On vous dit plus tard qu’on est en train de préparer la médiation internationale et plus tard on vous dit que ce n’est ni de l’Orient, ni de l’Occident, ni de l’Onu (…) Alors, cette médiation internationale viendra d’où ?», s’est interrogé Gabriel Kyungu.

D’une côté, le président a raison d’évoquer les progrès qu’on peut constater au pays. Il faut seulement jter un coup d’oeil sur les indicateurs de développement humain fournis par le PNUD pour voir les avances faites au niveau de l’éducation, de la santé et de l’espérance de vie.

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Des autres rapports, pourtant, ne sont pas aussi favorable. Par exemple, l’enquête de l’ONG hollandaise Cordaid sur l’impact des industries extractives sur les communautés locales. Selon le rapport publié en début de semaine à Lubumbashi, la RDC a produit plus d’un million de tonnes de cuivre, de cobalt, ainsi que d’autres minerais depuis 2014. Mais au même moment, la pauvreté de la population vivant dans les zones minières et ses environs n’a cessé d’augmenter.

Dans le même ordre d’idées, une enquête de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) rendue publique le 16 décembre à Kinshasa révèle que 75% de la population congolaise ne font pas confiance au processus électoral en RDC. Sous-entendu : processus électoral mis en place par le gouvernement de Joseph Kabila.

Menée sur l’ensemble du territoire national du 29 août au 5 décembre 2015, cette enquête, selon l’Abbé André Masinganda, deuxième secrétaire général de la Cenco, se veut une invitation au gouvernement, à la CENI et à «toutes les autres parties prenantes impliquées dans le processus électoral de respecter les obligations internationales pour des élections démocratiques et de poser des actes conformes à la Constitution ».

Autant d’éléments qui ne ressortent pas du discours de Joseph Kabila. Il est pourtant permis de penser que leur prise en compte favoriserait une plus grande conciliation sur l’échiquier politique congolais. D’ici là, le chantier du dialogue restera encore à construire.