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« Covid-19 sur le continent africain » : modélisation de l’épidémie en RDC

Le 6 mai 2020, la revue médicale britannique The Lancet Infectious Diseases a publié une projection du lourd tribut que la République démocratique du Congo pourrait payer à la pandémie de Covid-19. L’étude «Covid-19 sur le continent africain », (en français ici) dont Jason Stearns, directeur du Groupe d’étude sur le Congo (GEC), est co-auteur avec des épidémiologistes de l’Université Yale et de l’Université de Kinshasa (Unikin), indique qu’en l’absence de toute mesure, l’épidémie pourrait infecter des millions de personnes et potentiellement en tuer des centaines de milliers d’autres dans le pays, majoritairement des personnes âgées. Ces conclusions se placent dans le cas où le pire des scénarios se réalisait.

Aujourd’hui, en RD Congo, il y a peu de tests et le nombre de cas confirmés officiellement est relativement bas. Le 6 mai, le pays avait signalé 863 cas et 36 décès, principalement concentrés dans la capitale Kinshasa. Le gouvernement congolais a pris des mesures rapides de riposte contre la maladie : confinement partiel de la capitale, suspension des voyages, fermeture des écoles et interdiction des rassemblements publics. Certaines de ces restrictions ont été toutefois assouplies et les réalités de l’économie congolaise, à l’instar que celles d’autres pays à faible revenu, rendent difficile le maintien d’un confinement prolongé. Plus de 80 % des citadins travaillent dans le secteur informel, et la majorité de la population rurale vit de l’agriculture de subsistance. Il leur est ainsi presque impossible de rester chez eux durant de longues périodes.

Bien qu’à l’état actuel de la recherche le Covid-19 conserve encore beaucoup de mystères, il n’y a aucune raison de croire que l’épidémie épargnera la RD Congo. Le modèle utilisé dans l’étude prévoit qu’en l’absence de mesures de santé publique, le virus pourrait se propager dans une grande partie de la population congolaise et que près de 320 000 personnes pourraient en mourir. À titre comparatif, environ 46 000 personnes meurent chaque année du paludisme, la principale cause de décès dans le pays.

Au regard de la démographie de la population congolaise, les jeunes seront les principaux vecteurs de la maladie, mais ce sont des personnes âgées qui en pâtiront le plus. Cinquante-six pour cent des infections devraient concerner la tranche d’âge comprise entre 0 à 20 ans, tandis que 55 % des décès concerneraient les personnes âgées de 65 ans et plus. Cette forte proportion de jeunes atténuera l’impact de Covid-19, mais elle rendra également plus difficile le contrôle de la propagation du virus. Les jeunes congolais ont beaucoup plus de contacts sociaux par jour que les personnes âgées – 24 en moyenne contre 2 – et ont tendance à être plus mobiles. 

De nombreuses inconnues affecteront l’évolution de la pandémie en RD Congo. On sait que le virus frappe de manière disproportionnée les patients souffrant de maladies préexistantes. Par exemple, en RD Congo, l’incidence du diabète est beaucoup plus faible (4,3 %) qu’aux États-Unis (10,5 %), mais le pays enregistre des niveaux de malnutrition nettement plus élevés, 43 % des enfants congolais souffrant de malnutrition chronique. Il est encore aussi difficile de savoir exactement si la forte prévalence de la tuberculose pourrait avoir un impact sur la propagation de la maladie, même si l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’elle va l’exacerber.

On ne sait pas non plus comment le manque de tests et de ressources de santé publique affectera l’épidémie. Il n’existe actuellement qu’un seul laboratoire, à l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), qui analyse les tests pour l’ensemble du pays. À la mi-avril, il effectuait environ 200 tests par jour. Il n’y a qu’une poignée de respirateurs pour tout le pays ainsi que huit lits d’hôpital pour 10 000 personnes.

La propagation de la maladie aura également d’importantes conséquences indirectes sur les Congolais. D’autres études ont suggéré que la pandémie de Covid-19 pourrait exacerber l’impact du VIH, de la tuberculose et du paludisme dans les pays pauvres. Les Nations unies ont averti que le Covid-19 pourrait perturber des projets humanitaires vitaux et que les niveaux d’immunisation pourraient chuter, entraînant le risque d’épidémies de rougeole et de polio.

Il faut noter que le modèle s’appuie sur des suppositions notables. En raison de l’incertitude sur l’impact des politiques gouvernementales et de la difficulté à évaluer leur efficacité à ce stade précoce, celles-ci ne sont pas prises en compte dans cette projection. Il ne s’agit pas non plus d’un modèle géospatial ; il y a des raisons de supposer que, en raison des différences de densité de population et de modèles d’interaction sociale, la maladie se propagera à des vitesses différentes dans les zones urbaines et rurales. Cinquante-six pour cent de la population de la RD Congo est rurale.

Comme pour toute modélisation d’épidémie, l’intérêt principal de cette étude est de fournir des projections générales afin d’aider à éclairer la politique de santé publique. Il ne s’agit pas ici de produire des prévisions précises sur le nombre de décès ou la durée d’une maladie. Le message est clair : le gouvernement doit considérer la propagation de la maladie comme inévitable et prendre des mesures urgentes pour protéger les plus vulnérables, à savoir les personnes âgées et celles souffrant de comorbidités.