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Comment se déploie le « dispositif Fatshi » en RDC

Existe-t-il un noyau dur dans l’armada de collaborateurs de Félix Tshisekedi, président de la RDC, sur qui ce dernier peut s’appuyer pour imprimer sa vision politique ? Décryptage.

Ils sont au moins 160 conseillers gravitant autour de Félix Tshisekedi. Conseillers spéciaux, conseillers principaux à la tête des divers collèges, ambassadeurs itinérants, haut représentant et envoyé spécial, représentants personnels, envoyés spéciaux, assistants personnels, chargés de mission, chargé de relations publiques… Viennent ensuite s’y greffer des agences rattachées directement à la présidence. Au point que, au sein du cabinet du chef de l’État congolais, il est devenu « impossible de savoir qui fait exactement quoi », admet l’un des proches du président de la République.

Pourquoi c’est si éléphantesque ?

Première explication à ce nombre impressionnant de collaborateurs : le passé du nouveau parti au pouvoir. Arrivé aux affaires à l’issue des élections du 30 décembre 2018, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) a comptabilisé plus de trois décennies loin de la gestion de la chose publique. Des appétits des uns et des autres étaient donc voraces. « Dans un premier temps, surtout pour la première année, le nouveau président s’est efforcé de satisfaire tout le monde », explique au Groupe d’étude sur le Congo (GEC) l’un de ses émissaires. D’autant qu’il existe également, au sein de l’UDPS et en dehors de cette formation historique de l’opposition congolaise, des personnes qui ont soutenu, financièrement ou de quelque autre manière, Félix Tshisekedi, alors candidat, voire à l’époque où il n’était que le fils de son père (Étienne) et secrétaire national de l’UDPS en charge des relations extérieures, basé à Bruxelles. Ce qui expliquerait par ailleurs la présence de nombreux « Belgicains » (entendez des ressortissants de la RDC vivant en Belgique depuis des années) à ses côtés.

« L’UDPS ne contrôle pas tout »

De l’avis de trois autres conseillers du chef de l’État consultés, cette configuration s’est surtout imposée du fait que « l’UDPS ne contrôle pas tout ». Après d’âpres négociations autour de la formation du gouvernement avec le Front commun pour le Congo (FCC) de l’ancien président Joseph Kabila, le parti de Félix Tshisekedi ne pouvait que se contenter de se partager les quelques postes ministériels laissés à la coalition Cap pour le changement (Cach) avec son allié, l’Union pour la nation congolaise (UNC) de Vital Kamerhe. La grosse part du gâteau est bien entendu revenue au FCC, largement majoritaire au Parlement. « Dans un tel contexte, on ne pouvait faire autrement », concède-t-on ainsi dans l’entourage présidentiel. Traduction : il n’y avait pas d’autre choix que celui de grossir les rangs de collaborateurs du chef pour que « chacun s’y retrouve ». Quitte parfois à se retrouver devant des dédoublements des fonctions, voire des empiètements sur certaines attributions. Les tâtonnements et les tiraillements qui ont caractérisé les services de la communication et de la presse présidentielle depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi constituent l’illustration la plus éloquente de cet imbroglio.

Mais sur qui Félix Tshisekedi va s’appuyer ?

Malgré tout, devant les Parlementaires réunis en congrès le 13 décembre 2019, Félix Tshisekedi a proclamé 2020 « l’année de l’action ». Il faudra donc oublier les balbutiements et les atermoiements de la première année du quinquennat et se mettre au travail tant les attentes des Congolais sont nombreuses. Les promesses du chef aussi. Comment compte-t-il s’y prendre ? Sur qui va-t-il s’appuyer ? Dans un contexte de coalition où son parti est minoritaire, Félix Tshisekedi se doit avant tout de se ménager quelques marges de manœuvre pour pouvoir agir. Une façon pour lui de tenter de rééquilibrer les rapports de force face au camp Kabila qui tient le gouvernement, le Parlement, l’armée et les provinces. Alors, le président vient d’activer l’une de ses agences récemment constituées : la Cellule présidentielle de veille stratégique. Mission assignée : « Intervenir partout où l’on s’écarte de la vision du chef de l’État et porter des initiatives pour que les choses aillent vite », résume au GEC une source proche du dossier.

D’après nos informations, cette tâche a été confiée à Nicolas Kazadi, l’un des ambassadeurs itinérants de Félix Tshisekedi. Cet ancien haut-fonctionnaire international, formé notamment à l’École nationale d’administration (ENA, France), s’impose de plus en plus comme l’une des pièces maîtresses du « dispositif Fatshi ». C’est lui qui avait déjà piloté le comité d’experts du Cach chargé entre autres de rédiger le programme gouvernemental de la coalition et celui des 100 premiers jours de l’ère Tshisekedi. D’ailleurs, les 13 membres dits « historiques » de ce comité pourraient rejoindre la nouvelle cellule de veille « en cours d’opérationnalisation ». On y trouverait ainsi entre autres François Muamba, ancien ministre et proche collaborateur du président et Me Peter Kazadi, élu député provincial de la ville de Kinshasa et ancien directeur de cabinet adjoint de Félix Tshisekedi. Sans changer son statut de coordonnateur adjoint, Justin Kamerhe, le discret jeune frère de Vital Kamerhe, passerait lui aussi de la cellule d’experts à celle chargée de « veille stratégique ».

Avec Jean-Claude Kabongo, conseiller spécial du chef de l’État en matière d’investissements, ils sont les yeux de Félix Tshisekedi sur des grands dossiers économiques. Ce n’est pas un hasard si l’on a aperçu l’ambassadeur Nicolas Kazadi, les 13 et 14 janvier à Abidjan, aux côtés d’Eustache Muhanzi, ministre d’État en charge des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, et de Sele Yalaghuli, ministre des Finances, lors des échanges avec la Banque africaine de développement (BAD) sur le développement de Inga III, le plus grand projet de barrage hydroélectrique d’Afrique.

Sur le terrain politique, le président s’appuie toujours sur son directeur de cabinet. Début janvier, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe ont même passé ensemble une partie de leurs vacances à Muanda, dans le Kongo-Central. Les deux hommes ont eu « des bons moments de face-à-face » mais aussi des échanges avec des membres du cabinet présidentiel conviés sur place, indique au GEC un des invités. Il est ressorti de ces discussions la nécessité de remettre au chef du gouvernement un « tableau de bord » qui rappelle les « assignations » de chaque ministre. « Ce n’est que de cette façon qu’on pourra procéder à des évaluations de chaque membre du gouvernement à la fin d’un trimestre », nous confirme Vital Kamerhe.

Seule « une poignée des personnes travaillent » autour de Félix Tshisekedi

En cette année 2020 débutant, Félix Tshisekedi tentera ainsi de reprendre la main. On le sait : 2019 a été également marqué par quelques couacs avec son coalisé Joseph Kabila qui, à la longue, ont ébranlé l’autorité du chef de l’État. Penser par exemple à l’épisode des ordonnances présidentielles de juin nommant des responsables de la Gécamines et de la Société nationale des chemins de fer (SNCC), bloquées dans leur mise en application jusqu’à ce jour par le ministre du Portefeuille. Sur ce dossier, des négociateurs politiques du président, conduits par son haut représentant et envoyé spécial Kitenge Yesu et le vice-président de l’Assemblée nationale Jean-Marc Kabund-a-Kabund, semblent tout proche d’un accord avec le camp Kabila. Le compromis prévoirait l’application des ordonnances, avant leur éventuelle révision, selon plusieurs sources contactées de deux côtés.

Sur des questions sécuritaires et géopolitiques, Félix Tshisekedi cherche aussi à se démarquer de Joseph Kabila. Outre une politique d’ouverture tous azimuts, avec son corollaire des voyages réguliers à l’étranger, le président se tourne plus vers l’East African Community et souhaite même l’adhésion de son pays à cette organisation sous-régionale. Une position qui s’explique notamment par le rôle qu’a joué le Kenya pour son accession au pouvoir. Nairobi aurait en effet accepté de faire partie de garants de l’accord entre le FCC et le Cach, selon des sources diplomatiques sud-africaines consultées. Dans ce domaine il écoute et consulte beaucoup François Beya, son conseiller spécial chargé de la sécurité et ancien patron de la Direction générale de migration (DGM) sous Kabila, Fortunat Biselele, son conseiller privé, mais aussi Claude Ibalanky, porté à la tête du Mécanisme national de suivi de l’accord-cadre d’Addis-Abeba, et André Wameso qui fait partie de ses ambassadeurs itinérants.

Visiblement, l’ armada de collaborateurs du chef de l’État rassemble à la fois « une poignée des personnes qui travaillent » autour du président, selon les termes d’un de ses proches, et une multitude de jouisseurs. Une question : ce mélange pourra-t-il réellement accompagner d’éventuelles réformes et faire bouger les lignes ? « Dans un contexte de coalition, il importe surtout de parvenir à construire, ensemble avec nos partenaires [le FCC], un nouveau système de gouvernance qui réduit les risques de retomber dans les travers du passé », élude un proche de Félix Tshisekedi. Selon lui, le président est aussi « bien conscient » que l’heure n’est pas au bras de fer entre son équipe et celle de Joseph Kabila, réputée plus disciplinée. Le temps que le « dispositif Fatshi » se mette effectivement en place ?