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Beni : à qui profite le djihadisme congolais?

Une fois de plus, Beni a enterré ses morts. Dans la nuit du samedi 13 au dimanche 14 août, les tueurs ont de nouveau frappé. Entre 36 et 50 morts selon les sources. Un massacre violent, tellement massif qu’il a obligé le gouvernement congolais à décréter un deuil national de trois jours.

Les blessures, elles, restent ouvertes, tandis que les interrogations demeurent. Entre octobre 2014 et août 2016, près de 600 Congolais ont été tués dans un périmètre où opèrent à la fois l’armée régulière et la force de la Monusco, sans qu’il y ait le moindre début de solution.

Dans un rapport daté du début de l’année intitulé «Qui sont les tueurs de Beni ?», le Groupe d’Etude sur le Congo s’est interrogé sur les capacités opérationnelles d’une rébellion de l’ADF réduite depuis des années à une dimension résiduelle, et qui aurait choisi de punir la population congolaise au lieu de chercher à prendre le pouvoir à Kampala, sur l’impact des conflits traditionnels généralement liés à la propriété foncière, ainsi que sur le rôle des élites civiles et militaires engagées dans une guerre de leadership au plan tant local que national, de même que sur leur influence sur les groupes armés qui écument le Grand Nord. Les chercheurs avaient proposé une vaste enquête multidimensionnelle incluant les institutions politiques, civiles et militaires, y compris la Monusco.

Le paradoxe réside aujourd’hui dans le fait que cette flambée de violence survient au lendemain d’une visite du chef de l’Etat congolais dans la région début août, dans l’objectif de sécuriser la population après avoir sollicité l’appui de l’Ouganda et du Rwanda pour l’échange d’informations susceptibles de permettre un meilleur suivi des mouvements des tueurs supposés. On peut en conclure que l’expansion actuelle de la violence, à moins de trois kilomètres du centre de la ville de Beni et dans une zone dont l’armée s’était félicitée en juin d’avoir pris les deux derniers bastions des ADF, est une réponse ironique et un pied de nez à l’initiative de Joseph Kabila.

En attendant, force est de se rendre à l’évidence : personne n’est aujourd’hui en mesure de proposer une grille de lecture cohérente qui permette une meilleure lisibilité des événements, dans un contexte où des commandants congolais admettent volontiers que les tueurs opèrent dans des tenues de l’armée régulière, sans être en mesure de dire qui les leur fournit ; où le gouvernement clame l’intrusion du djihadisme sans en préciser le niveau d’implantation locale ou les liens vrais ou supposés avec la mouvance internationale, sans en dévoiler la base arrière, la chaîne de commandement et le mode opératoire. Le porte-parole du gouvernement s’est contenté de déclarer que ce qui se passe à l’Est du Congo-Kinshasa “ne diffère en rien ” de la situation au Mali, au Nigéria, au Cameroun et aux Etats-Unis, épinglant dans la foulée “le caractère global de cette menace du terrorisme islamiste radical ».

Quand l’Europe fait face à la multiplication des attentats terroristes généralement attribués à la mouvance djihadiste ; quand, en Syrie, en Irak ou en Afghanistan l’Amérique conduit une coalition internationale massive destinée à faire la guerre au terrorisme en dehors du territoire de l’Oncle Sam ; quand l’Etat Islamique tend à proliférer en Lybie, au Nigeria, au Mali, au Niger, au nord du Cameroun comme en Somalie, l’argument djihadiste est évidemment tentant. Mais il est clair que les massacres s’opèrent sur un terreau où se concentrent plusieurs ingrédients difficilement traçables allant des conflits traditionnels à la lutte pour le leadership, en passant par des querelles foncières, l’exploitation illicite des ressources du sol et du sous-sol, le trafic des armes.

De quoi poser à haute voix la question qui hante aujourd’hui tous les esprits : à qui profite ce « djihadisme » congolais ?